Jean-Claude Pirotte : arpenter le monde


L’écriture de Jean-Claude Pirotte semble liée à un besoin d’arpenter le monde, de se nourrir de paysages sans cesse changeants et de rencontres : « Je ne me place jamais loin d’une porte. J’écris presque toujours dans un endroit où je sais que je ne pourrai pas m’éterniser. (…) » Avocat, il fut accusé d’avoir facilité l’évasion d’un détenu et dû prendre ainsi un temps le chemin de la route et de la clandestinité. De cette fatalité d’une fuite d’abord imposée, il saura faire une chance : celle de se parcourir : « Ma condamnation, elle aussi, a été une chance miraculeuse. De nouveau je me suis trouvé dans l’obligation de conquérir et protéger ma liberté. (…) Dans la misère et l’insécurité de ce qu’il faut bien appeler une cavale, la littérature, la peinture, la musique, et la vigilante tendresse de ma compagne (qui m’apportait, où que je sois, avec sa présence furtive mais éblouissante, des livres et de quoi peindre) m’ont rendu à la vérité. A la paresse. Au vagabondage. »
Même si le fait d’écrire apparaît souvent comme une entreprise quelque peu dérisoire à ses yeux, elle reste cependant une façon de tenter d’échapper tout comme le voyage ou à la monotonie à la fadeur d’une existence compartimentée. Elle prend la même tonalité que la fuite comme un désir éperdu de liberté et de saveur retrouvée : « Je me suis donc levé pour écrire, bêtement. Toujours le risible espoir, aussitôt déçu que formulé, le honteux besoin de me dire et me redire, de chercher des mots comme s’ils devaient par miracle retrouver leur chair d’enfance. » Sans cesse l’œuvre oscille entre élans d’espoirs et désillusions. Il s’agit de combattre, un sentiment de vide en se sachant néanmoins voué à l’échec : « ce que je cherche n’a aucun mot dans aucune langue. » Il cherche ainsi à découvrir ou faire surgir de nouvelles images, une nouvelle source où abreuver ces textes pour transcender la fadeur du quotidien : « Chercher des images, patience de sourcier. Mais quelles images ? Quelle nappe d’eau fraîche découvrir sous les strates accumulées par l’indifférence universelle ? (…) Et j’attends d’elle un événement inimaginable, quelque chose comme la résurrection d’une banalité sanctifiée (…). » Le voyage devient ainsi une tentative de transcender la réalité en l’ourlant d’un trait de fiction : « La vie est riche d’abord du parfum de l’inaccompli, et du silence des nuages ».
Pirotte apparaît alors comme un collectionneur de sensations moissonnés au détour d’une rue, d’une rencontre où parfois surgit aussi l’ombre du souvenir comme il l’écrit dans Autres arpents : « Je te demande : quelles images ? Et tu ne réponds pas. Je crois, oui, je crois que la vie, le vin, ne cessent de nous ménager des surprises en nous restituant le passé, l’enfance, les belles images au détour d’une ruelle, ou dans l’éclat soudain de l’automne jaillissant d’un vignoble. Les merveilles nous habitent, elles se tiennent dans le clair-obscur de notre mémoire, dans le halo diffus de notre avenir aussi, elles sont là silencieusement présentes, au cœur de notre distraction, mais si doucement obstinées qu’elles s’inscrivent en nous pour façonner la part de nous-mêmes la plus étrange et la plus familière, le tissu de notre être. » L’incessant départ, l’en allée incertaine semble être la clé de ces moments d’ivresse où le poème s’écrit dans une gare ou un café ou au pied d’un arbre à la faveur de cette griserie des paysages ou saisons traversées qui offrent la fraîcheur de leur nouveauté : « Il suffit donc de partir, de cheminer, d’éprouver la discrète attention du pérégrin, voici que s’exalte l’univers. » Il reste alors à écrire comme s’il pleuvait des mots comme dans Pluie à Rethel, à user la parole indéfiniment, pour tenter de sauver de l’oubli un petit morceau de soi : « Comment demeurer dans la mémoire, sauver de l’oubli la visite d’un couple de pies, la chanson fragile du ciel, et l’agonie des pensées ? » En cette quête incessante l’écriture prend peu à peu le goût du vin, de la griserie qui transporte vers cet ailleurs que le poète ne cesse d’espérer er de rechercher. Tâche incessante dont seule la mort peut donner le dernier mot : « Écrire comme tricotent les très vieilles femmes, elles ne veulent pas vraiment finir leur ouvrage : la mort ne survient pas au milieu d’un tricot. »
Extraits
Que ferais-je ce matin
un poème une peinture
blanc le ciel entre les murs
et les arbres sont éteints
je lis Tardieu je retiens
le fusain des jours pétrifiés
or ainsi je me souviens
de tout même d’avoir été

le poème non plus n’est jamais très loin
mais toujours il s’évapore et le chant
fatal de la mer lui ressemble témoin
de l’intransigeant l’inflexible penchant
des choses de la vie à se désincarner
le poème est là dans la brume et la neige
et l’ombre aux reflets qui s’évanouissent


les images de l’enfance
ont traversé les campagnes
le vent les poursuit et la pluie
vient ternir les couleurs
parfois une aile de lumière
les frôle et redonne vie
à quelque détail ignoré
dans un lointain silence
à l’instant des oiseaux s’envolent
de la mémoire et de l’oubli
vers les ombres et les mirages
que le souffle du soir efface


comment les mots les plus simples
dévoilent soudain la lumière
le saurons-nous jamais
nous n’apprenons à vivre
qu’avec le murmure et l’éclat
des pluies sur les toits à lucarnes
ou le frisson du vent dans l’ombre
comme une source ou comme un baume
et quelle voix surprise à l’aube
nous invite à nous recueillir
dans l’attente des lointains
ouverts sur l’infini des deuils

Ajoie précédé de Passage des ombres et de cette âme perdue - Gallimard – 2018
Revue Terre à ciel décembre 2025

 L’entrevision de Paul de Roux

 

Pour Paul de Roux, il s’agit en poésie non pas de voir mais d’entrevoir comme dans une sorte d’entrebâillement permanent où il convient davantage de pressentir, deviner plus que de comprendre. L’entrevision laisse un intervalle pour la reconstruction imaginaire et le rêve. Elle ouvre en quelque sorte les portes de la perception.
Les poèmes de Paul de Roux sont comme des sortes de portes ouvertes sur les saisons et d’infimes changements de lumière : « Au matin, ciel pur pour ce premier jour du premier mois printanier. On pourrait parler indéfiniment, au fil des jours, des travaux de la lumière, bâtissant, modifiant, gommant des successions de villes : roses, bleues, grises, glorieuses ou misérables. En contrepoint, chants et cris d’oiseaux diraient la vie qui s’accomplit, pareille à elle-même, s’accommodant du pire et du meilleur. » [1] L’écriture est pour lui cette lente traversée du vide et de l’insignifiant, de l’imperceptible ou du presque rien pour trouver de loin en loin « quelques particules vivantes », quelques éclats à préserver dans la monotonie des jours. Dans cette quête « une seule phrase suffit à éclairer le jour », une image à recueillir et dont la parole poétique se fait le réceptacle : « Comment se fait-il que certaines journées, ne soient pas sauvées (éclairées) par une seule image ? Comme si elles avaient été traversées rideaux fermés. Il faudrait sauver ne serait-ce qu’une image au soir de chaque jour, fût-ce la plus prosaïque. Ce soir, ce serait celle de la forte ondée qui a frappé rageusement les vitres, les toits. Une sorte d’allégresse crépitante dans une dispersion de reflets argentés. »
Ces images s’imposent à travers un style épuré et limpide comme un feuillage argenté : « S’attacher à peu, à ce peu qui n’est aujourd’hui que le frémissement continu des peupliers. » Le poète cultive l’étonnement et s’attache au miracle de la présence et de la création. Ainsi écrit-il à propose de Dhôtel que la « vie en ces modestes éléments n’y est jamais négligeable. » Pour Paul de Roux le poème est une vue du monde et « il ne peut être lu que si je me détache suffisamment de mes préoccupations pour pouvoir profiter de cette ouverture, pour « y voir » à mon tour par cette brèche ». Ainsi l’entrevision est ouverture, attention au monde où un autre angle de vue peut apparaître. Les déambulations à travers la ville laissent alors apercevoir quelques lampes éclairées dans la nuit laissant pressentir des vies secrètes. La poésie est ainsi une sorte de cristallisation singulière d’images. Le poète nous incite à regarder sans cesse pour laisser percer sous la grisaille ce flot de sensations : « Parfois le jour comme une copie du jour/et nos vies comme des copies de la vie. Quand il ne reste que très peu de choses à faire/apparemment très peu : regarder une fenêtre/ dans les vitres d’une autre fenêtre, et le ciel/si gris et si terne sur les toits – et regarder encore/comme si tu allais découvrir le tout petit détail/qui montrerait que la feuille a glissé, que c’est l’original/qui se trouve maintenant devant toi. » [2] Cette contemplation nous mène alors au centre même du secret dont la vision nous délivre quelques signes à déchiffrer et la poésie devient fenêtre ouverte sur le monde : « Et pourtant, regarde, regarde encore, essaie/ de regarder jusqu’à la fin derrière la vitre/le ciel et les arbres et les oiseaux qui vont/entre les maisons et dans les branches nues/ou ombreuses sous les feuilles, c’est un dessin/qui contient malgré tout un secret, même si tu sais/que ce secret tu ne peux le surprendre/-mais que c’est lui bien plutôt qui te surprend. »
Extraits
« Ce que tu es venu chercher ici l’as-tu trouvé,
toi qui cherches une patrie ? Le froid déjà
pique les doigts et la seule coloration du jour
est ce jaune accroché aux grands arbres,
la houppelande de l’été qui se défait, humblement
ou glorieusement se défait, feuille à feuille.
Non, tu cherches toujours un signe favorable
Et tu crois le trouver dans le vol d’une corneille »
« Un homme vit de regrets, d’envies recuites,
Conscient de sa sottise et de sa laideur.
Un jour il rencontre des roses jaunes,
A peine soufrées, au parfum insinuant,
Qui prouvent le corail au fond des océans
Et la vérité des énigmes et des mythes.
Seule la beauté, découvre-t-il,
A le pouvoir de parler, le parfum
De retenir la réponse imprudente. »
Véronique Elfakir
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NOTES
[1] Paul de Roux, Les intermittences du jour, Le temps qu’il fait, 1989
[2] Paul de Roux, Entrevoir, Gallimard, 1987
Revue Terre à ciel, décembre 2025

 Poèmes comme ça d’André Dhôtel


Pour André Dhôtel au cœur même de la vie se trouve autre chose, un espace de lumière qui ne se découvre qu’à de brefs moments à la faveur d’une éclaircie ou d’une illumination. La littérature est pour lui ce qui permet ce passage entre le quotidien et le merveilleux. Mais il ne peut s’effectuer qu’à certaines conditions : il faut accepter de vagabonder et de sortir des sentiers battus pour trouver cette dimension secrète de l’existence où tout semble s’éveiller.

Ainsi Désiré Belcant dans Vaux étranges a des visions ou une autre perception de la réalité. Il perçoit la dimension profonde de chaque espace au point de vouloir s’y fondre et « devenir un corps livré à des lumières instantanées ».

Le poète pour Dhôtel dessine un chemin vers l’inaccessible qu’il ne peut cependant atteindre : pays où l’on n’arrive jamais en définitive… l’errance souvent permet de brefs instants de révélations au détour d’un chemin à condition d’accepter de se perdre, d’écarter toute certitude comme pour pouvoir mieux regarder ce qui s’offre à nous. Processus qu’il décrit dans Rhétorique fabuleuse : « Le pèlerin se rend dans un lieu avec la conviction qu’un tel lieu est en dehors de tous les lieux et de tous les buts. Dès qu’il a placé le premier pas sur la route, il sait déjà qu’il se perd dans le monde, et qu’à mesure qu’il avancera il se perdra de mieux en mieux. Une science subtile de l’égarement illuminera les plus humbles choses… »

Contrairement au roman, une histoire à finir… La poésie est pour lui un art du commencement et « ce qui nous laisse au bord du jour/sans savoir ce qui va/peut-être s’éclairer », écrit-il dans Poèmes comme ça. Dans l’émergence d’un pur instant qu’elle laisse apparaître comme la fraîcheur d’une aube sans cesse renaissante, elle se tient à la bordure de toute révélation et ne fait que suggérer l’indicible : « Ce qui ne fut jamais dit/et ne le sera jamais. » Il compare ses poèmes à des graines : « (…) graminées folles/avoine, orge ou fétuque/qui n’existent que pour n’avoir/aucune raison d’exister ». Créations aussi spontanées et dénuées de sens que celles de la nature qu’il convient de recueillir en leur apparition et non pas de cueillir selon P. Jaccottet pour qui la poésie est également semaison ou floraison. D’où le titre sans doute du recueil Poèmes comme ça comme des surgissements spontanés, dénués de toute intentionnalité. Cependant en exerçant notre regard à voir autrement, la poésie nous ouvre à une dimension autre de l’existence dont nous ne pouvons capter que qu’une « lueur première/éblouissante et foudroyante ». Le poème ainsi nous mène sans cesse au seuil de quelque chose qu’il ne peut cependant franchir : « Le poème/veille à la porte de la maison » Il ne peut que rester l’expression pure « d’un désir d’apparaître », une épiphanie. Il faut s’exercer à regarder vraiment, pleinement « jusqu’à ce que le regard/se retourne vers nous » et c’est cette intériorisation, ce retour vers soi qui donne naissance au poème.

Le poète en son dénuement « n’offre au monde que quelques phrases comme dans le creux de la main ». La pauvreté, l’humilité ou la marginalité forment une sorte d’ascèse permettant la vision et le passage vers une autre dimension dans une sorte d’éclipse de la réalité ou d’éblouissement : « Il rêva qu’il cherchait un nom qu’il avait déjà cherché jadis (…) Un nom qui était tout à fait inconnu et impossible à prononcer, semblable à une fleur ou l’infini. » écrit-il dans le roman Lumineux rentre chez lui. Ce nom à jamais perdu serait comme un pont entre le fini et l’infini, le sensible et l’invisible et à ce titre reste introuvable. A l’image de ce poème où l’écriture devient la quête d’une révélation qui sans cesse se dérobe : J’écris rien que pour retrouver/en quel lieu j’eus la révélation/parce que j’ai oublié ce lieu/ainsi que toute révélation./Alors selon l’usage/Je célèbre l’inconnu/pour tant bien que mal/assurer mon existence./C’est l’utilité des fantômes/que de figurer ce qui/n’a jamais eu/ de figure/et se doit de naître au jour.

A l’image de Gaspard dans Le pays où l’on n’arrive jamais, il faut également être attentifs aux signes qui apparaissent sur la route pour éprouver l’éveil : jardins, fleurs, chemins sont vécus comme des épiphanies :

Faites confiance aux myosotis,
à la guêpe d’or, aux brouillards
inondant la vallée
d’une clarté immobile.
Faites confiance aux pucerons
bientôt montés au faîte
de la cérulée bleue
enfin au bourdon sagace
qui fit un détour magique
vers l’espace des aigles.
Par ailleurs l’alliance patiente
des fourmis nous aura tracé
l’interminable chemin
vers une maison fortunée.
C’est ainsi que nos mots dérisoires
nouant leurs anneaux pourraient bien
nous relier au royaume
des célestes certitudes.

De sorte que voir pour lui serait toujours « voir à travers » comme le ciel traverse le feuillage d’un arbre. Et même si le vrai lieu n’est jamais atteint, ou le mot perdu toujours à retrouver, il reste toujours la trace et l’espoir d’un chemin « Sans l’espérance, on ne trouvera pas l’inespéré qui est introuvable et inaccessible. »


Revue Terre à ciel - décembre 2025

  J ean-Claude Pirotte : arpenter le monde L’écriture de Jean-Claude Pirotte semble liée à un besoin d’arpenter le monde, de se nourrir de p...