Jean-Claude Pirotte : arpenter le monde


L’écriture de Jean-Claude Pirotte semble liée à un besoin d’arpenter le monde, de se nourrir de paysages sans cesse changeants et de rencontres : « Je ne me place jamais loin d’une porte. J’écris presque toujours dans un endroit où je sais que je ne pourrai pas m’éterniser. (…) » Avocat, il fut accusé d’avoir facilité l’évasion d’un détenu et dû prendre ainsi un temps le chemin de la route et de la clandestinité. De cette fatalité d’une fuite d’abord imposée, il saura faire une chance : celle de se parcourir : « Ma condamnation, elle aussi, a été une chance miraculeuse. De nouveau je me suis trouvé dans l’obligation de conquérir et protéger ma liberté. (…) Dans la misère et l’insécurité de ce qu’il faut bien appeler une cavale, la littérature, la peinture, la musique, et la vigilante tendresse de ma compagne (qui m’apportait, où que je sois, avec sa présence furtive mais éblouissante, des livres et de quoi peindre) m’ont rendu à la vérité. A la paresse. Au vagabondage. »
Même si le fait d’écrire apparaît souvent comme une entreprise quelque peu dérisoire à ses yeux, elle reste cependant une façon de tenter d’échapper tout comme le voyage ou à la monotonie à la fadeur d’une existence compartimentée. Elle prend la même tonalité que la fuite comme un désir éperdu de liberté et de saveur retrouvée : « Je me suis donc levé pour écrire, bêtement. Toujours le risible espoir, aussitôt déçu que formulé, le honteux besoin de me dire et me redire, de chercher des mots comme s’ils devaient par miracle retrouver leur chair d’enfance. » Sans cesse l’œuvre oscille entre élans d’espoirs et désillusions. Il s’agit de combattre, un sentiment de vide en se sachant néanmoins voué à l’échec : « ce que je cherche n’a aucun mot dans aucune langue. » Il cherche ainsi à découvrir ou faire surgir de nouvelles images, une nouvelle source où abreuver ces textes pour transcender la fadeur du quotidien : « Chercher des images, patience de sourcier. Mais quelles images ? Quelle nappe d’eau fraîche découvrir sous les strates accumulées par l’indifférence universelle ? (…) Et j’attends d’elle un événement inimaginable, quelque chose comme la résurrection d’une banalité sanctifiée (…). » Le voyage devient ainsi une tentative de transcender la réalité en l’ourlant d’un trait de fiction : « La vie est riche d’abord du parfum de l’inaccompli, et du silence des nuages ».
Pirotte apparaît alors comme un collectionneur de sensations moissonnés au détour d’une rue, d’une rencontre où parfois surgit aussi l’ombre du souvenir comme il l’écrit dans Autres arpents : « Je te demande : quelles images ? Et tu ne réponds pas. Je crois, oui, je crois que la vie, le vin, ne cessent de nous ménager des surprises en nous restituant le passé, l’enfance, les belles images au détour d’une ruelle, ou dans l’éclat soudain de l’automne jaillissant d’un vignoble. Les merveilles nous habitent, elles se tiennent dans le clair-obscur de notre mémoire, dans le halo diffus de notre avenir aussi, elles sont là silencieusement présentes, au cœur de notre distraction, mais si doucement obstinées qu’elles s’inscrivent en nous pour façonner la part de nous-mêmes la plus étrange et la plus familière, le tissu de notre être. » L’incessant départ, l’en allée incertaine semble être la clé de ces moments d’ivresse où le poème s’écrit dans une gare ou un café ou au pied d’un arbre à la faveur de cette griserie des paysages ou saisons traversées qui offrent la fraîcheur de leur nouveauté : « Il suffit donc de partir, de cheminer, d’éprouver la discrète attention du pérégrin, voici que s’exalte l’univers. » Il reste alors à écrire comme s’il pleuvait des mots comme dans Pluie à Rethel, à user la parole indéfiniment, pour tenter de sauver de l’oubli un petit morceau de soi : « Comment demeurer dans la mémoire, sauver de l’oubli la visite d’un couple de pies, la chanson fragile du ciel, et l’agonie des pensées ? » En cette quête incessante l’écriture prend peu à peu le goût du vin, de la griserie qui transporte vers cet ailleurs que le poète ne cesse d’espérer er de rechercher. Tâche incessante dont seule la mort peut donner le dernier mot : « Écrire comme tricotent les très vieilles femmes, elles ne veulent pas vraiment finir leur ouvrage : la mort ne survient pas au milieu d’un tricot. »
Extraits
Que ferais-je ce matin
un poème une peinture
blanc le ciel entre les murs
et les arbres sont éteints
je lis Tardieu je retiens
le fusain des jours pétrifiés
or ainsi je me souviens
de tout même d’avoir été

le poème non plus n’est jamais très loin
mais toujours il s’évapore et le chant
fatal de la mer lui ressemble témoin
de l’intransigeant l’inflexible penchant
des choses de la vie à se désincarner
le poème est là dans la brume et la neige
et l’ombre aux reflets qui s’évanouissent


les images de l’enfance
ont traversé les campagnes
le vent les poursuit et la pluie
vient ternir les couleurs
parfois une aile de lumière
les frôle et redonne vie
à quelque détail ignoré
dans un lointain silence
à l’instant des oiseaux s’envolent
de la mémoire et de l’oubli
vers les ombres et les mirages
que le souffle du soir efface


comment les mots les plus simples
dévoilent soudain la lumière
le saurons-nous jamais
nous n’apprenons à vivre
qu’avec le murmure et l’éclat
des pluies sur les toits à lucarnes
ou le frisson du vent dans l’ombre
comme une source ou comme un baume
et quelle voix surprise à l’aube
nous invite à nous recueillir
dans l’attente des lointains
ouverts sur l’infini des deuils

Ajoie précédé de Passage des ombres et de cette âme perdue - Gallimard – 2018
Revue Terre à ciel décembre 2025

 L’entrevision de Paul de Roux

 

Pour Paul de Roux, il s’agit en poésie non pas de voir mais d’entrevoir comme dans une sorte d’entrebâillement permanent où il convient davantage de pressentir, deviner plus que de comprendre. L’entrevision laisse un intervalle pour la reconstruction imaginaire et le rêve. Elle ouvre en quelque sorte les portes de la perception.
Les poèmes de Paul de Roux sont comme des sortes de portes ouvertes sur les saisons et d’infimes changements de lumière : « Au matin, ciel pur pour ce premier jour du premier mois printanier. On pourrait parler indéfiniment, au fil des jours, des travaux de la lumière, bâtissant, modifiant, gommant des successions de villes : roses, bleues, grises, glorieuses ou misérables. En contrepoint, chants et cris d’oiseaux diraient la vie qui s’accomplit, pareille à elle-même, s’accommodant du pire et du meilleur. » [1] L’écriture est pour lui cette lente traversée du vide et de l’insignifiant, de l’imperceptible ou du presque rien pour trouver de loin en loin « quelques particules vivantes », quelques éclats à préserver dans la monotonie des jours. Dans cette quête « une seule phrase suffit à éclairer le jour », une image à recueillir et dont la parole poétique se fait le réceptacle : « Comment se fait-il que certaines journées, ne soient pas sauvées (éclairées) par une seule image ? Comme si elles avaient été traversées rideaux fermés. Il faudrait sauver ne serait-ce qu’une image au soir de chaque jour, fût-ce la plus prosaïque. Ce soir, ce serait celle de la forte ondée qui a frappé rageusement les vitres, les toits. Une sorte d’allégresse crépitante dans une dispersion de reflets argentés. »
Ces images s’imposent à travers un style épuré et limpide comme un feuillage argenté : « S’attacher à peu, à ce peu qui n’est aujourd’hui que le frémissement continu des peupliers. » Le poète cultive l’étonnement et s’attache au miracle de la présence et de la création. Ainsi écrit-il à propose de Dhôtel que la « vie en ces modestes éléments n’y est jamais négligeable. » Pour Paul de Roux le poème est une vue du monde et « il ne peut être lu que si je me détache suffisamment de mes préoccupations pour pouvoir profiter de cette ouverture, pour « y voir » à mon tour par cette brèche ». Ainsi l’entrevision est ouverture, attention au monde où un autre angle de vue peut apparaître. Les déambulations à travers la ville laissent alors apercevoir quelques lampes éclairées dans la nuit laissant pressentir des vies secrètes. La poésie est ainsi une sorte de cristallisation singulière d’images. Le poète nous incite à regarder sans cesse pour laisser percer sous la grisaille ce flot de sensations : « Parfois le jour comme une copie du jour/et nos vies comme des copies de la vie. Quand il ne reste que très peu de choses à faire/apparemment très peu : regarder une fenêtre/ dans les vitres d’une autre fenêtre, et le ciel/si gris et si terne sur les toits – et regarder encore/comme si tu allais découvrir le tout petit détail/qui montrerait que la feuille a glissé, que c’est l’original/qui se trouve maintenant devant toi. » [2] Cette contemplation nous mène alors au centre même du secret dont la vision nous délivre quelques signes à déchiffrer et la poésie devient fenêtre ouverte sur le monde : « Et pourtant, regarde, regarde encore, essaie/ de regarder jusqu’à la fin derrière la vitre/le ciel et les arbres et les oiseaux qui vont/entre les maisons et dans les branches nues/ou ombreuses sous les feuilles, c’est un dessin/qui contient malgré tout un secret, même si tu sais/que ce secret tu ne peux le surprendre/-mais que c’est lui bien plutôt qui te surprend. »
Extraits
« Ce que tu es venu chercher ici l’as-tu trouvé,
toi qui cherches une patrie ? Le froid déjà
pique les doigts et la seule coloration du jour
est ce jaune accroché aux grands arbres,
la houppelande de l’été qui se défait, humblement
ou glorieusement se défait, feuille à feuille.
Non, tu cherches toujours un signe favorable
Et tu crois le trouver dans le vol d’une corneille »
« Un homme vit de regrets, d’envies recuites,
Conscient de sa sottise et de sa laideur.
Un jour il rencontre des roses jaunes,
A peine soufrées, au parfum insinuant,
Qui prouvent le corail au fond des océans
Et la vérité des énigmes et des mythes.
Seule la beauté, découvre-t-il,
A le pouvoir de parler, le parfum
De retenir la réponse imprudente. »
Véronique Elfakir
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NOTES
[1] Paul de Roux, Les intermittences du jour, Le temps qu’il fait, 1989
[2] Paul de Roux, Entrevoir, Gallimard, 1987
Revue Terre à ciel, décembre 2025

 Poèmes comme ça d’André Dhôtel


Pour André Dhôtel au cœur même de la vie se trouve autre chose, un espace de lumière qui ne se découvre qu’à de brefs moments à la faveur d’une éclaircie ou d’une illumination. La littérature est pour lui ce qui permet ce passage entre le quotidien et le merveilleux. Mais il ne peut s’effectuer qu’à certaines conditions : il faut accepter de vagabonder et de sortir des sentiers battus pour trouver cette dimension secrète de l’existence où tout semble s’éveiller.

Ainsi Désiré Belcant dans Vaux étranges a des visions ou une autre perception de la réalité. Il perçoit la dimension profonde de chaque espace au point de vouloir s’y fondre et « devenir un corps livré à des lumières instantanées ».

Le poète pour Dhôtel dessine un chemin vers l’inaccessible qu’il ne peut cependant atteindre : pays où l’on n’arrive jamais en définitive… l’errance souvent permet de brefs instants de révélations au détour d’un chemin à condition d’accepter de se perdre, d’écarter toute certitude comme pour pouvoir mieux regarder ce qui s’offre à nous. Processus qu’il décrit dans Rhétorique fabuleuse : « Le pèlerin se rend dans un lieu avec la conviction qu’un tel lieu est en dehors de tous les lieux et de tous les buts. Dès qu’il a placé le premier pas sur la route, il sait déjà qu’il se perd dans le monde, et qu’à mesure qu’il avancera il se perdra de mieux en mieux. Une science subtile de l’égarement illuminera les plus humbles choses… »

Contrairement au roman, une histoire à finir… La poésie est pour lui un art du commencement et « ce qui nous laisse au bord du jour/sans savoir ce qui va/peut-être s’éclairer », écrit-il dans Poèmes comme ça. Dans l’émergence d’un pur instant qu’elle laisse apparaître comme la fraîcheur d’une aube sans cesse renaissante, elle se tient à la bordure de toute révélation et ne fait que suggérer l’indicible : « Ce qui ne fut jamais dit/et ne le sera jamais. » Il compare ses poèmes à des graines : « (…) graminées folles/avoine, orge ou fétuque/qui n’existent que pour n’avoir/aucune raison d’exister ». Créations aussi spontanées et dénuées de sens que celles de la nature qu’il convient de recueillir en leur apparition et non pas de cueillir selon P. Jaccottet pour qui la poésie est également semaison ou floraison. D’où le titre sans doute du recueil Poèmes comme ça comme des surgissements spontanés, dénués de toute intentionnalité. Cependant en exerçant notre regard à voir autrement, la poésie nous ouvre à une dimension autre de l’existence dont nous ne pouvons capter que qu’une « lueur première/éblouissante et foudroyante ». Le poème ainsi nous mène sans cesse au seuil de quelque chose qu’il ne peut cependant franchir : « Le poème/veille à la porte de la maison » Il ne peut que rester l’expression pure « d’un désir d’apparaître », une épiphanie. Il faut s’exercer à regarder vraiment, pleinement « jusqu’à ce que le regard/se retourne vers nous » et c’est cette intériorisation, ce retour vers soi qui donne naissance au poème.

Le poète en son dénuement « n’offre au monde que quelques phrases comme dans le creux de la main ». La pauvreté, l’humilité ou la marginalité forment une sorte d’ascèse permettant la vision et le passage vers une autre dimension dans une sorte d’éclipse de la réalité ou d’éblouissement : « Il rêva qu’il cherchait un nom qu’il avait déjà cherché jadis (…) Un nom qui était tout à fait inconnu et impossible à prononcer, semblable à une fleur ou l’infini. » écrit-il dans le roman Lumineux rentre chez lui. Ce nom à jamais perdu serait comme un pont entre le fini et l’infini, le sensible et l’invisible et à ce titre reste introuvable. A l’image de ce poème où l’écriture devient la quête d’une révélation qui sans cesse se dérobe : J’écris rien que pour retrouver/en quel lieu j’eus la révélation/parce que j’ai oublié ce lieu/ainsi que toute révélation./Alors selon l’usage/Je célèbre l’inconnu/pour tant bien que mal/assurer mon existence./C’est l’utilité des fantômes/que de figurer ce qui/n’a jamais eu/ de figure/et se doit de naître au jour.

A l’image de Gaspard dans Le pays où l’on n’arrive jamais, il faut également être attentifs aux signes qui apparaissent sur la route pour éprouver l’éveil : jardins, fleurs, chemins sont vécus comme des épiphanies :

Faites confiance aux myosotis,
à la guêpe d’or, aux brouillards
inondant la vallée
d’une clarté immobile.
Faites confiance aux pucerons
bientôt montés au faîte
de la cérulée bleue
enfin au bourdon sagace
qui fit un détour magique
vers l’espace des aigles.
Par ailleurs l’alliance patiente
des fourmis nous aura tracé
l’interminable chemin
vers une maison fortunée.
C’est ainsi que nos mots dérisoires
nouant leurs anneaux pourraient bien
nous relier au royaume
des célestes certitudes.

De sorte que voir pour lui serait toujours « voir à travers » comme le ciel traverse le feuillage d’un arbre. Et même si le vrai lieu n’est jamais atteint, ou le mot perdu toujours à retrouver, il reste toujours la trace et l’espoir d’un chemin « Sans l’espérance, on ne trouvera pas l’inespéré qui est introuvable et inaccessible. »


Revue Terre à ciel - décembre 2025



Enza Palamara - Ce que dit le nuage-éditions Poesis




Dans le nuage
est allé s'abriter
le chant
de l'oiseau solitaire
L'âme
alors apparaît
présentant
le Livre
fruit de son travail
Livre
miroir du monde
et d'une vie
dans ce monde
Offrande pure
qui presse
le Nuage



Le Nuage
devient demeure
havre
et lieu de rencontre
espace
où bruissent
les messages
les plus mystérieux




Et les fleurs ?
Tu as souvent
l'étrange sentiment
d'être
de la même étoffe
que les fleurs
Elles te disent
que tu es
tout ce que tu as vu



Sur l'Arbre
Sur le Roc
tu vois s'épanouir
en son immensité
radieuse
la Fleur de l'univers
la Rose cosmique
De ses plis délicats
s'épanche
en secret
le parfum doux
de tout ce qui est

 



"Peut-être encore nous défendra
le chant d'un oiseau,
une étoile qui nous donne sa faveur,
la ligne bleue des monts dans l'or du couchant,
le verbe qui mûrit au profond du silence"

"Un papillon bleu
sur une marguerite blanche
Il m'a convaincu"

"Les mots s'effacent au fil des ans.
Le mot "mère" reste
avec son sourire caché
et son foulard noir"

"Où que tu ailles, la mort
marche sur tes talons.
Tu te retournes un instant et tu lui montres
une fleur ou un poème
et la mort s'en va.
Pour combien de temps ?"

"Il ne lève plus la main
pour saluer
l'oiseau, l'arbre, le nuage.
Mais voici qu'une fleur s'ouvre
et l'exhorte
à dire encore "merci".
Dis-le."

"Etoiles, feuilles, oiseaux s'en sont allés.
Dès lors,
dans une goutte d'eau
quel voyage faire ?"

"Vieilli, fourbu,
il cherche encore à s'appuyer
sur l'épaule d'une rose."

"Le blanc, c'est le vide.
J'écris un mot sur la page blanche,
je fais un trou dans le vide
par où j'observe le mouvement de la rue
et la petite vendeuse de fleurs qui pose
des bouquets de jasmin sur les tables
des restaurants populaires."

Derniers poèmes de Yanis Ritsos -Secondes - Erès - Po&psy

"Il nie rend pas les armes, il s'efforce d'opposer
quelque chose de beau à la nuit qui vient.
Mais la beauté est transparente et derrière elle se dessine la plaine des Asphodèles



 

Note de lecture revue Terre à ciel - La consolation des fleurs - Orée Li, Primevères fantômes, édition des Lisières

    Dès le premier texte de Primevères fantômes, la ligne directrice du recueil est donnée : « tout doit être transformé en rêve/autrement rien. » Progressivement un drame nous sera révélé, mais dans un premier temps le poème s’ouvre sur les soleils de l’enfance et la couleur jaune de l’amour, le regard des parents ouvrant au monde et à l’émerveillement… Il s’agit alors par le récit de percer une brèche « pour ne plus avoir peur », de fendre le granit et la pierre et lutter contre cet impossible qui emporte les mots et qui nous est révélé quelques lignes plus loin : « si on aime tant les fleurs/c’est parce que maman n’est plus là ». A l’âge de l’euphorie où l’on ne peut « penser à rien d’autre qu’à la vie », survient l’effondrement et plus tard le souvenir : « et ma mère/ma mère qui marche/le regard loin/plus loin que le chemin/plus loin que les montagnes qui cachent l’horizon/ma mère qui voit à travers les montagnes/ma mère pupille de perce-roches/ma mère qui regarde au-delà du visible/ sans le faire exprès/Le regard de ma mère est une île ».

Dans le jardin ressurgit l’image d’une mère différente, heureuse « à l’ombre du tilleul/un faisceau de soleil/a avalé la mort ». Ce jardin deviendra le paradigme du paradis perdu et du bonheur : « Une prairie en pente/dans ma tête/couverte de jonquilles/il y a maman/et mon petit frère/le jaune des fleurs/chaque printemps me retourne/ chaque jonquille contient un jour en pente / le plus heureux des souvenirs/une image plantée/ au centre de l’existence »« J’aimerais aller sur la tombe de maman/pour construire un jardin ». Parfois survient le sentiment que le fantôme de sa mère parle à travers elle et fait poésie et qu’elle est non pas dans le ciel mais dans la terre, partout « où il y a des fleurs ». Ainsi la parole poétique transcende le deuil et répare l’impensable : « La poésie c’est fait pour faire des arcs-en-ciel avec les armatures de la mort. Des arcs-en-ciel- de terre. La poésie est immédiate comme la seconde à la seconde où j’écris le mot seconde. » Ainsi à travers le poème apparition et disparition se tressent ensemble comme si elles ne pouvaient s’envisager l’une sans l’autre. Le remède consistant face à une disparition « à faire apparaître autre chose » et en ce sens la poésie est une incessante épiphanie luttant contre la douleur de l’absence et de l’effacement et une tentative de réparation. Ainsi « plantes et poèmes s’accouplent comme le font les sorcières », comme pour conjurer le sort. Puis avec le sentiment amoureux, définitivement vient la rédemption qui « reconstruit tout » et « dans la clairière l’équilibriste n’a plus besoin de mourir », opposant la clarté de la primevère à la tentation suicidaire ou la folie parfois évoquée disloquant le langage dans la seconde partie du recueil : « La succession de deuils en forme de papillon m’a appris à tout accepter. Je ne fais plus de distinction entre la vie, la mort et la dégradation. Entre ce qui apparaît et disparaît. Où est la limite ? Sommes-nous dessus, corps tendu comme celui d’un funambule ? »

La fleur devient alors le symbole enivrant de l’incessante apparition/disparition qui régit le monde vecteur de renouveau, une racine s’inscrit alors contre le vertige, des pétales deviennent le berceau de la douleur… et le printemps une promesse de retrouvailles. Peu à peu survient une correspondance entre la ramification des végétaux et la façon dont les rêves se développent dans le cerveau : « Il y a des correspondances qui ressemblaient à des poèmes. Je me suis mise à creuser dans ces poèmes avec la force qu’ont celles qui creusent des puits. » La parole s’inscrit alors contre la perte jusqu’à ce point de fusion avec l’être cher dans l’espoir de perpétuer sa parole : « je voulais être elle, devenir elle pour les perpétuer. Pour ne pas qu’elleux disparaissent je voulais m’emplir de leurs sèves. » Puis survient la recherche de principes actifs du langage dans l’espoir d’une possible transformation ou transmutation. La révélation survient alors d’un buisson : « C’est à genoux devant des buissons d’aubépine, après m’être vautré dans les orties, que j’ai compris : il fallait que ça pique, il fallait déchirer le langage, ouvrir la peau. Mon travail devint anatomique. C’est ce matin-là que je suis devenue chirurgien. Il fallait transformer les organes de la langue pour que les poèmes transmettent le désir et l’énergie vitale, qu’ils puissent digérer, respirer, se ramifier, se battre. Je voulais tous nous voir devenir des fleurs. Je rêvais que des papillons pissant des alphabets de lumière s’envolent de nos bouches. J’étais pour la mutation définitive. Pour que l’opération fonctionne, il fallait des poèmes qui puissent donner le courage de la métamorphose. Les fleurs m’ont appris à dire mon corps qui n’avait jusqu’ici pas trouvé de famille adéquate. Non pas que je m’identifie aux fleurs mais plutôt que leurs mouvements se rapprochent de mon langage et de la façon dont fonctionne mon esprit. C’est l’observation lente, fougueuse et répétée de certaines plantes qui m’a permis de me construire une identité. Les fleurs m’ont donné la parole ».

La création poétique rejoint alors celle de la nature dans le même élan d’expansion : « Pourquoi quand je prononce les mots prunus, citron, grenadier ou même pâquerette quelque chose dans mon corps se transforme en miracle ? Que se passe-t-il ? Et si c’était dans la réécriture de l’étreinte que se trouvait l’antidote ? Là où l’altérité se mélange à l’inexplicable. Dans les chairs et dans les fibres. Je crois que c’est ici que tout a commencé. Il y a quelque chose de plus grand que ça qui se déploie entre la plante et l’humain. Qu’est-ce qui relie la vie végétale et l’acte de langage ? L’enfant qui bégaie n’habite-t-il pas dans une fleur de tournesol ? Et le petit garçon qui crie « des fleurs, des fleurs ! » dans les bras de son papa en passant devant le bosquet, pourquoi crie-t ’il ? Parce ce que les fleurs sont magiques. Parce que ça le dépasse. Le cri vient de là, de ce qui semble plus grand que nous, ce qui est tellement grand que ça nous ouvre le cerveau en deux. C’est le début de la ramification de soi. » Peu à peu le corps écrit lui-même devient arbre, fleurs, branches, graines ou pousses et tout se rejoint : continents, astres, planètes… : « La poétesses est en fleurs » comme une nécessité pour elle de faire du désir « quelque chose de reconstructible »indéfiniment à l’image de la plante qui diffuse son pollen ou ses graines et ne cesse de renaître… L’écriture devient ainsi une incessante floraison autorisant enfin l’ouverture à la vie et au désir. Un recueil éblouissant de douleur transcendée…

Extraits

Une prairie en pente
dans ma tête
couverte de jonquilles

il y a maman
et mon petit frère
le jaune des fleurs

chaque printemps me retourne
chaque jonquille contient un jour en pente

le plus heureux des souvenirs

une image plantée
au centre de l’existence »

« J’aimerais aller sur la tombe de maman
pour construire un jardin. »

« Le rosier de la façade nord
contient tous les visages de la famille

les roses sont toujours rouges
très rouges

hier
j’ai lu Le petit prince
pour comprendre le monde peut-être

d’une certaine manière
tout basculera

nous sommes en mai

sur la photographie
je me sens être l’égale du rosier »

« des fleuves t’habitent
les vertèbres
tu écoutes les coquelicots

silence

que dire d’un mot
qui contient autant de sang
dans les champs

tu navigues sur ton bateau
de voiles pourpres et de globules

comment exister
entre le goût des fraises
et le battement des veines ? »

Véronique Elfakir


Note de lecture revue Terre à ciel- La démarche poétique- Jacques Sojcher- 10/18

    Comme la philosophie, la poésie naît d’une certaine forme de présence au monde qui s’origine dès l’enfance d’un sentiment d’étonnement et de questionnement. Cet étonnement serait une sorte de symbiose entre effroi et émerveillement ou une guérison de l’inquiétude par l’enchantement. Le poète refuse la dévitalisation de la vie et veut réenchanter le quotidien.
Au cœur de la question cependant réside l’impossible. Celui qui questionne vraiment sait qu’il n’y aura jamais de réponse :« Chaque mot devient le centre d’un mystère qui entraîne plus loin sur le chemin du questionnent. »

C’est le maintien dans la réalité du ferment poétique qui l’exalte, la révèle, la raccorde à sa cohérence unique. Pas de culture sans risques et sans le scandale de la liberté. Il y a lieu, pense Rilke de se détourner de l’utile et pour René Char : « Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés ». Ici se manifeste le désir de ne pas réduire l‘homme, de lui rendre le pouvoir de séjourner autrement dans le monde. Le langage banalisé établit une sorte de pseudo-communication et de pseudo-vie où l’illusion et le factice prennent figure de vérité, où la parole ne reflète plus que nos calculs. On parle, on possède pour ne pas penser, pour ne pas entendre le silence éloquent de notre finitude. Dès lors que la question se déplace de la nature des choses à leur présence, elle se délivre de son besoin de réponse et pour la première fois peut-être regarde vraiment la vie.

De sorte que la récompense d’une question portée jusqu’au bout est l’entrevision de la présence. La création poétique est ce « mystère de l’être qui se fait image [1] » et cet éclat de la présence ne peut jamais être un séjour mais le chemin d’une nouvelle rencontre. Cependant poésie et vie ne sont pas séparables, leur aire commune est la transfiguration ou la métamorphose. Ecrire devient peu à peu pour le poète le sentier d’une déperdition et s’ouvrir à l’espace de l’œuvre, c’est oublier le « je » qui devient « l’Autre ».

La poésie nous conduit jusqu’à voir et aimer les choses mortelles dans et pour leur finitude, la nescience qui dispense de réponse. En ce point s’accomplit « la transmutation du dénuement en bien » selon René Char mais à peine cet évènement a-t-il lieu (« un oiseau a chanté dans le ravin de l’existence, nous avons touché l’eau qui eût calmé notre soif ») que déjà « l’approche de l’instant est redevenue notre exil », la présence s’est convertie en exil.

La poésie dévoile, dans le retrait de la métaphore, la relation qui, toujours plus loin, accorde. Le poète, en imaginant, dit les contraires réconciliés dans l’unité unifiante du poème. L’image intègre sans les réduire l’inconnu, l’illimité, l’étranger. Elle est le réceptacle du mystère, la sauvegarde du sacré. Le poème alors devient chant et célébration : « être ici est une splendeur », disait Rilke.

La création poétique, c’est l’être ajourné, dont l’ajournement est le visage visible du jour. Puis vient midi qui aveugle et minuit qui retourne l’œil, présence qui renvoie à l’absence, au nouveau cycle du jour et de la question, de la spirale qui rapproche et éloigne, dans un vide de normes et de prises qui pourrait être la beauté : « Que saisir sinon qui s’échappe, /Que voir sinon qui s’obscurcit, /Que désirer sinon qui meurt,/Sinon qui parle et ses déchire ?.../Parole jetée matérielle/Sur l’origine et la nuit ? » demande Bonnefoy. Le poème se présente sous la forme d’un consentement, d’une reconnaissance, d’un accueil de l’origine dans un lieu qui n’est plus l’espace usuel et qu’on appelle ici « le vrai lieu ». Ce vrai lieu, c’est l’espace intérieur du monde, le lieu de l’intégration des multiples. Il ne se conçoit que dans et par l’errance, qui est peut-être l’erreur – mais il n’est pas de pureté ni de chemin réel sans cette possibilité de l’ultime échec. C’est pourquoi Bonnefoy peut dire que « l’angoisse du vrai lieu est le serment de la poésie ».

Et telle est l’épreuve de l’absence, laquelle voue l’image, elle retire du monde et du langage de la démonstration, de l’explication, de l’intelligence superposée aux choses, pour amener vers le lieu de la monstration, où le geste simple et entier de l’apparaître peut s’accomplir, où le regard regarde, où le cœur raccorde et la parole parle : « Peut-être que l’instant est cette occultation du regard, qui détournant de l’habitude, de la convention, de la lassitude, ouvre à la lumière de l’inexplicable quotidien, à la simplicité inconnue de l’air, à la tautologie de la présence. Peut-être que dans l’aveuglante lueur de cet instant, se prépare l’évidence d’une nouvelle parole, la transparence du langage de l’être. (…) Avancé dans l’instant de la fermeture de la paupière, dans la répétition de l’aube, « Peu à peu toute joie devient nue. /On avance dans l’arbre complexe du voir…/ Peu à peu on apprend à écouter / Quelque part la chute du jasmin. »


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