"C'est en vain que tu rêves, ô poétesse
mienne, entre un matin et un soir, sans répit,
à ce qu'est cette existence.
C'est en vain que tu demandes
pourquoi le secret n'est pas dévoilé,
pourquoi l'on ne t'accorde pas
le don de briser les chaînes.
A l'ombre du saule, tu as passé
tes heures dans la perplexité,
sous les coups douloureux
que t'infligeaient ces énigmes,
questionnant l'ombre,
alors que l'obscurité ne sait rien
et que les destinées connaissent
tout ce qu'elle ignore.
Tu regardes toujours l'horizon
anonyme, perplexe. Ce qui est caché
s'est-il jamais manifesté un jour ?
Tu questionnes toujours, et la destinée
moqueuse est un silence
hermétiquement clos,
un silence sans fin.
(...)
Où sont-ils à présent
ceux qui hier encore se trouvaient près de nous ?
Comment, ô siècle, tant d'espoirs
s'éteignent-ils entre tes paupières
et tous ces rêves évanouis ?
Comment les coeurs se fanent-ils,
alors qu'ils sont lumière,
et comment l'obscurité vit-elle,
alors qu'elle est obscurité ?
Comment les ronces persistent-elles,
et les fleurs séduisantes,
qui leur a appris à flétrir
sous l'étreinte de temps ?
Comment les chansons voguent-elles
vers la mort, alors que reste vivante
la ritournelle moqueuse du destin ?
Je suis toujours assise
sur ma dune de sable
dont le silence prête l'oreille
aux chansons du jour précédent.
Je ne cesse d'être une petite fille,
à ceci près que chaque jour d'avantage
m'échappe le sens de la vie
et jusqu'au sens de moi-même."

Nazik al-Mala'ika





"La poésie est substance, équation, combustion, illumination. Elle est substance illuminatrice"


 " Le sens dans la poésie n'est pas sens, mais constellation et dont le poème est la résultante ombrée étincelante."



Salah Stétié



 Brisures de roche et de soleil

Cette cosmogonie du texte
un éclat d'être
où court l'onde de la soif
Ecrire la voix ténue des choses
par la fenêtre ouverte d'un poème



L'atlas des nuits
où neige la parole
toutes ces routes intérieures
réécrivant l'aride réel
d'un désir sans fin
nommant sans fin la présence
dans la brûlure du pas
nous sommes les marcheurs de la langue



Lueurs traversant la nuit
Phalènes du vocable ébloui
Nous tournons
Derviches étonnés
Ce désir qui est toujours
Désir d'autre chose
Nous une toujours
Ailleurs
Dans l'être au monde
Où surgit l'apparition
Ce rayonnement de l'infime
A travers le prisme d'un regard
La danse d'un instant
Dans le visage
du temps

Véronique ELFAKIR - Instants d'être - éditions Ubik-Art



 ô Châteaux – Denise Le Dantec – Les éditions Sans Escale, 2022

Le recueil de Denise Le Dantec s’ouvre sur le resplendissement d’une rose et la matière de neige de la page d’où surgit la promesse incessante d’une floraison à venir et d’un ruissellement de lumière. Ce « graphène irradiant » est pour elle la définition même de la poésie portant cette interrogation d’une coïncidence possible entre les mots et les choses décrites ou parcourues : « Crois-tu que la parole et les choses parlent la même langue ?  » Le vocable devient alors « ce flocon mimosa » tourbillonnant dans l’espace du texte comme l’envol possible de la parole. D’énigmatiques inventaires émaillent le texte comme surgis de l’espace diurne d’une sorte de rêve éveillé d’où émerge parfois quelques images délicatement incongrus ou ironiques tels ces patineurs dansant sur un médaillon de glace « en discutant du cogito ». Ainsi se dévoile la profondeur tragi-comique de l’existence : « Les gens ont des préoccupations extrêmes/Leurs propositions tombent/dans des plaidoyers d’argent/L’argent existe en de multiples couleurs. » Mais loin de toute pensée désincarnée, la réalité sensible reprend vite ses droits et ne cesse de surgir tout au long du recueil : un robinet qui fuit, une liste de course… Il est rythmé sans cesse par cette alternance de métaphores surréalistes et de détails du quotidien. Cet art du paradoxe et de l’aphorisme scande le texte pour le porter à l’incandescence d’un réel toujours à revêtir des voiles de la fiction pour être habitable : «  Nous désherbons 10 000 mots par jour/jusqu’à la touche finale ». Le surgissement des mots précède ainsi celui des choses pour les revêtir d’une nouvelle dimension : surréelles en quelque sorte, en une sorte de démultiplication de la vie par l’écriture : « le ciel les étoile éparpillées les feuilles de saule/un rayon dans les balises d’arbre/que dire du monde argenté ? ». L’énumération d’une vie parcourue déroule ses incessantes volutes : « J’ai regardé la lune/les fleurs célestes/les nébuleuses/les flocons ». De l’écriture toutefois naît un incessant pouvoir de recréation : « Tu traverses les dimensions du texte/Tu donnes au papillon des ailes jaunes et vertes » où il nous faut «  respirer à travers la rose  » en ces jours d’été « où le poème est comme un lac ». Ainsi sans fin se déroule la parole où « ce qui est dit reste à dire  », jusqu’au bout pour nous qui ne sommes que des êtres de langage, comme si les mots étaient l’ultime refuge habitable où notre seule certitude est « que nous sommes quelque chose du monde » en cette « pacotille de nos vies  ». Ainsi persistent ces quelques paillettes recueillies au bout de la route comme des éclats sauvegardés de l’existence par l’écriture où seule la gratuité de l’art subsisterait comme une gratitude : La brume monte du lac avec le vent/ -Les années aimées/-des êtres et des choses/ incomparables. /dont je me souviens (…) – Comme une forme qui/s’émeut dans ce qui s’efface/Et quand je cherche/je sais/que/je tiens encore ta main. Le recueil se clôt sur une promesse d’été où les fleurs abondent et les mots montent haut, une vie sauvée par le poème et sa moisson de sensations ainsi recueillie en un bouquet généreusement offert : « Les oiseaux ont des ailes presque rouges/Tu as repris tes jambes de fillette/un doux passereau se pose dans ta main rugueuse/ (…) entendre voir goûter/ la jolie pêche mûre, difficile de ne pas la désirer/ (…) Tu laisses parler les mots/Tu déclares reine la syllabe.

Extrait

« Aujourd’hui
Jour de janvier
Entre moi et les roses
Par resplendissement
J’entre dans la lumière

Le cahier où j’écris
S’ouvre en fleur
Qu’on dirait matière de neige

Blanc archaïque de la page

Graphème irradiant
Que je ne saurais décrire

Ceci est poésie


Suppose
Que ton cerveau soit un soleil
Et le reste de ton corps, une merveille de petite ville

Suppose
Que ton poème soit une pièce assez grande
Pour loger ta famille, et même ses fantômes

Suppose
Qu’on fasse faire de ton corps
Un arbre, un morceau de verre, une étoile dans la boue
Ou un animal

Suppose
Que tu n’aies qu’une seule image de ta mère,
Celle où elle se tient sous un chêne
Et où sa bouche retient le vent
Comme une ampoule retient la lumière

Suppose
Que la poésie soit une transaction sauvage,
Et que ta douleur, tu la portes
Dans une petite valise de bois.

Véronique Elfakir


 Françoise Sérandour – Le chant de l’oiseau : Secrets d’enfance – L’Harmattan, 2022


Ce recueil évanescent évoque des éclats de lune, la chute d’un pétale, l’ouverture de l’éventail de la vie. Citations, réflexions, souvenirs, wakas s’entremêlent avec pour fil conducteur la quête de la beauté transcendant la douleur. De la même façon, l’imaginaire nous ouvre les portes salvatrices d’une autre réalité aussi éphémère qu’un tourbillon de sensations où seule la fleur semble consolatrice. L’écriture s’avance en réparation de cette déchirure d’exister et c’est à partir de ce manque que nous pouvons créer : « De la sorte depuis la Brisure je dois écrire, écrire encore plus, plus haut, raconter et re-coudre les blessures des êtres chers, dire l’existence entre poésie et prose poétique, en Solitude ou à plusieurs voix. »

La poétesse avance telle Eurydice retrouvée ou à l’image de Dame Isé, référence constante dans le recueil, caressant la perle de ses rêves pour mieux sublimer l’éphémère existence. Là au-delà de l’impermanence, le temps et l’oiseau forment le passage. A travers le poème, la temporalité et l’espace se réaccordent pour une nouvelle présence à soi qui s’ouvre à travail l’éveil des sens et des senteurs. La poésie se fait alors parfois peinture.

Ainsi « la chambre de cristal » de l’écriture fait résonner les voix perdues de l’enfance en une sorte de mythique jardin d’Eden que chaque éclat de texte viendrait ressusciter pour ne former plus qu’un seul et même bouquet final : « Mon chemin aux yeux d’eau sera/présence de Soi dans le poème/contre l’absence et avec la solitude./Voici la caresse même, un songe-en-soi,/une présence-à-soi retrouvée/renouvelée reconstituée/en une ré-accordance de l’espace et du temps/dans une chambre de cristal./ »

Extrait

Solstice d’Hiver

Il était juste au commencement
De la brume
La route et les arbres
A l’Ouest
Le soleil tout en bas
Juste en plein milieu
Brumes et couleurs
De l’Hiver-
En transparence
Un tableau cherchait son poète.

Le tableau découvre le Rêve
Le peintre traverse les portes
Ouvre le chemin –
Métamorphoses !
Les mêmes désirs
De l’Aurore opale
Et du Soleil couchant
Agate cornaline
Baignent les grandes ailes des goélands-
Envolées
De plumes rouges d’Ibis
Sur le Fleuve ! »

 

Les rochers de l’impermanence

Langueur évanescente
La langueur de la mer douce
O mélancolie
Le mystère de la vie
Repos de l’âme peut-être-
A cause du violine des nuages ?


Revue Terre à ciel - Véronique Elfakir 

 Rayonner : la poésie d’Odette Désagulier Berliocchi

Certains êtres lumineux passent sans faire de bruit mais leur présence discrète laisse une empreinte inaltérable… Ainsi en va-t-il de l’œuvre d’Odette Désagulier-Berliocchi, qui mériterait d’être redécouverte, tant son empreinte rayonnante fait entendre une voix à la fois singulière et intemporelle…. Dans son recueil intitulé Envergure de juin [11] et dans La Mille et deuxième nuit [12], chaque poème saisit sur le vif quelques instants d’être presque parfaits où le temps semble s’arrêter : le rire d’un enfant, la clarté d’une lampe un soir d’hiver, l’épanouissement d’une fleur, une silhouette ressurgissant d’un lointain souvenir. Tous ces moments vécus avec intensité convergent dans une seule et même quête éperdue de lumière…. Dans la préface d’Envergure de juin, elle nous livre ainsi son testament poétique : « Pionnier de la lumière pour y bâtir sa cathédrale, le poète, vivifié, exalté par le souffle qui fit éclater la Rose pour un accomplissement surnaturel, le poète subit l’innombrable fascination des éclats de son rêve et se doit de les ressaisir douloureusement pour créer, dans une confiance surhumaine, le vitrail de son œuvre. Sa consécration.
La fleur par excellence, la Rose, au paroxysme de son épanouissement, s’écartèle. Martyre par amour du beau, le poète voit dans la Rose l’image de son propre consentement à sa destinée, le oui sans condition pour cette mort à lui-même qui le ressuscite en la Parole. (…) C’est seulement en possession de sa vérité la plus haute qu’il peut découvrir celle des autres. Et la liberté des enfants de lumière n’est pas autre chose que d’atteindre, par un effort de plus en plus consenti, au rayonnement le plus efficace. Le rayonnement, c’est le don de soi-même à une cause pour laquelle s’évertue la force créatrice, le génie. » 
 [13]

Ainsi la poétesse nous fait-elle don de quelques éclats de vie où il s’agit de consentir à toute chose et faire éclore ainsi, à l’image de la rose, l’ivresse d’un parfum et d’une couleur, dont le plein épanouissement a pour corollaire cette acceptation inévitable de la perte et du tarissement que ressuscite cependant indéfiniment la parole, source d’éternité…. Le verbe créateur se fait alors rayonnement et convertit incessamment la tristesse en offrande permanente de beauté : « Vivre pleinement, c’est brûler à son ardeur le diamant de chaque instant pour son idéale survivance dans l’absolu de notre regard intérieur dégagé de l’amertume des larmes. »

Nulle amertume en effet dans ces pages frémissantes aussi légères qu’un pétale où se dessine toujours l’ombre d’un tendre sourire ou d’un émerveillement toujours renaissant face à chaque aube nouvelle : « Envergure de Juin, c’est l’élargissement progressif du jour jusqu’au solstice d’été. C’est aussi l’ouverture de l’âme jusqu’à sa plénitude lumineuse. D’abord à la mesure d’une lueur domestique, l’œil s’élargit à l’infini pour la re-connaissance splendide. » Chaque texte est comme un pont tendu entre ombre et lumière, tel le funambule décrit dans La Mille deuxième nuit :

Déjà

Sur mes canaux de douleur
J’ai posé la nacelle d’or d’une pensée.
Où se croisent le jour et la nuit.
Elle va se balancer un moment,
Se bercer sur le rouge cordeau
Sitôt brisé.
Si court est le Parfait crépuscule,
Nœud d’harmonie.

J’entends déjà l’iris des rames
Vers l’Infini. »

Capter chaque moment presque indicible où surgit le frémissement d’une grâce furtive, tel semble être le propos incessant d’Odette Désagulier : « Une femme poète médite sur la page où elle vient d’écrire le poème d’un instant parfait. Mais voilà que son silence intérieur éclate soudain en mots enfantins sur un air insolite où d’abord elle ne reconnaît pas son inspiration. Elle les accepte cependant, recomposant sur la page blanche une sorte de ronde-devinette dont elle voudrait saisir le sens qui lui échappe. Bientôt, des mots écrits comme malgré elle, sortent des visions fugitives, échos du passé, mais porteurs de sève nouvelle, matière d’une nostalgie qui soudain prend forme en deux enfants d’un rire qu’elle brûle de retenir, jusqu’aux larmes. »

Il s’agit ainsi de retenir le présent, le convertir ou le tamiser à travers le philtre de cette parole faite or :

ENFANTS DE LA LUMIERE

« L’or sous ta porte close,
Rayon de silence où se divise la parole.
L’or sous ta porte close,
C’est le oui de la rose et le non de son ombre,
C’est la présence et c’est l’absence,
Respiration où l’or se livre et se retire
Pour que nous soyons l’un à l’autre sensibles
Et cependant inaccessibles. »

De cette poésie à la fois solaire et incandescente surgit par-delà ombre et tristesse, une affirmation d’espérance sans cesse réitérée tel un viatique ou un vitrail de lumière traversant le temps. Si la poétesse se demandait dans un de ses textes « qui comprendra ma voix ? », nul doute que cet appel saura être entendu en rendant ainsi hommage à la générosité de ce qui fut de la sorte transmis telle une rayonnante offrande d’amour et de foi en la luminosité de la parole sans cesse transmise, de bouches en bouches, de souffles en souffles, telle un flambeau…

EXTRAITS  [14]

Vigilance

Vieille pluie,
Je te baise les mains
Et tu deviens soleil.
Pluie de mon enfance,
Philtre des soirs fondus
Où le parfum de géranium
était plus fort que la mort
(…)
Je préfère le simple,
Et l’odeur très bête du géranium, escalier domestique
Vers la féerie.

Il danse un océan
Sur un seul grain de sable

 

Inspiration

Dans tes yeux,
Lacs de sureaux blancs et noirs,
Des constellations font et défont
L’ombre
Où la tuile ruisselante s’épanche.
Et tu marches
De la pluie à la pluie au rayon de tes yeux.

Sur une grille de bambous secs,
Un arum se descelle,
Suppliant la musique.

Et la rose, partout, s’infuse.

 

Ce mot

J’ai croisé mes mains dans la pluie.
Un immense lilas gaspille ses étoiles
Et les mains me font mal
D’être si jointes
Sur la peur
De ne point recueillir pour toi
A ces sources perdues
Ce mot,
Ce mot
Sueur du cœur vert voyageur
Et toujours si plein du nôtre
O toi,
L’Inconnu

 

Oui

Je t’offre
Le soleil
Dans la coupe de mes mains
Tendue parmi les saules
Où mon geste fait une trouée.
L’heure est mauve.
Nul oiseau
Mais une source
Ou les feuilles
Et, dans le creux de ma main descendue,
Cette larme de soleil
Comme l’écho d’un

Oui.

 

Il bruine de l’aubépine
Il bruine de l’amandier
Et des fleurs de pêcher,
Il bruine de la clarté.

Mon cœur est un éventail japonais
Dans l’empire printanier.

Mais ces pas sur le pavé,
Mais ce talon qui se répond.

Il bruine de la pitié
Il bruine de l’amitié
Et l’espérance de l’été,
Il bruine d’un chemin lacté.

Mon cœur est une branche de palmier
Dans l’empire du sourire.

(…)
Il bruine du sourire
Et des folies de rossignol
Pleuvent du ciel au sol
En pépites d’or.

 


SEMENCE

La terre souveraine à mes pieds reverdit
Sous le linceul du ciel jaloux.

L’inusable amour du lierre étreint le chêne,
Et je frémis jusqu’aux racines
D’un souvenir de glycines
Où riaient mon père et ma mère.

Et je frémis jusques aux nues
Des hirondelles revenues
Battre le blé de la lumière !

O terre, ô ciel, mon pain, mon eau de chaque jour,
Et moi, prisonnière de l’infini,
Graine d’amour, de quel semeur ?

Revue Terre à ceil - Véronique Elfakir

 Yves Leclair – Pierre-Albert Jourdain : écrire comme on tire à l’arc – L’Etoile des Limites, 2018, collection l’Atelier céleste, 2018

Dans ce livre-hommage au poète P.A. Jourdain, Y. Leclair nous fait découvrir un poète méconnu mais dont l’œuvre confidentielle fut largement appréciée par Bonnefoy et surtout P. Jaccottet qui partageait avec lui à la fois son sens de l’humilité, de la discrétion voire même de l’effacement et un goût ineffable pour la contemplation... Bureaucrate parisien le jour et poète en ces heures perdues, le refuge secret de Jourdan était son verger du Gard, terre paternelle, où il se plaisait à composer ou peindre comme Jaccottet à Crignan.

Pétri de culture taoïste, Jourdan aime le fragment ou plus encore le koan : cette sorte de minute illuminante saisie par le poème qui transcende le quotidien dans la saisie d’un unique instant…. Loin de tout savoir, ayant abandonné aux autres les boursouflures de l’égo, il se contente de peu : arbres, plantes voire même un simple chardon suffisent à son bonheur…. Car le miracle est là, dans un quotidien méconnu, que notre regard parfois oublie de voir… : « Ici, une herbe, élevée dans la lumière suffit. » Ainsi la nature inspire à Jourdan ses plus beaux textes publiés de façon tout à fait confidentiel presque comme à regret : « Mais il ne faut pas oublier qu’un arbre, une colline, une fleur peuvent nous offrir des sentences tout aussi fortes. Il faut y consentir pour éviter peut-être l’enfermement, la défiguration qui nous menacent. » A l’image du peintre qui tend à disparaître dans sa toile, le « poeintre » tend à s’effacer dans sa communion avec le paysage :
« Ainsi, l’humilité ici visée n’est point – de toute évidence – celle du faux abaissement de soi ; non, il s’agit au contraire de retrouver sa pauvreté originelle, de « réintégrer le cosmos », de reprendre sa vraie place : « Humilité-humus : la liaison la plus profonde. »

L’écriture est pour lui son bâton de berger… A travers la nuit de l’être parfois surgit quelques éclairs de révélations où étayer son âme pour oublier que l’existence parfois déçoit et que nous dormons trop souvent notre vie, inattentifs à ce miracle quotidien qui se déroule sous nos yeux : « J’ajouterais que l’écriture peut être une canne, un bâton de sourcier plus ou moins courbe qui me permet d’avancer plus dignement, de rendre ma boiterie plus droite, non pas pour me mettre au-dessus de la mêlée, mais pour remettre l’âme debout. Une canne pour marcher en même temps qu’une baguette de sourcier. Car je cherche un forage plus intérieur, quelque chose de plus profond et de plus large. Sinon je me sens à l’étroit dans cette vie ! Je ne veux pas d’une existence creuse (…) Vaincre le sommet de ses propres défaites, je n’ai pas dit cacher la misère, au contraire, l’éprouver, la traverser, en venir à bout sans cesse. »

Ainsi pour Jourdan la poésie est à l’image de ce jardin perdu dont elle ne nous offre que l’approche à travers quelques éclats ou fragments de lumière sauvés de l’oubli ou de la torpeur. A ce titre elle constitue une tentative d’entrée sans cesse réitérée pour tenter de susciter un seuil ou un passage vers ce qui nous est depuis toujours dérobé : «  Je vous laisse parler de lyrisme. Quant à moi je parle, en-deça du lyrisme, devant la porte du jardin toujours fermée. Jardin pressenti. Non pas l’innocence, le jardin d’avant la faute, non, mais bien plutôt le jardin de rattrapage (comme on empoigne une corde pour ne pas plonger dans l’abîme »

L’écriture s’apparente pour lui à une sorte d’exercice spirituel, « un assouplissement intérieur » chaque jour réitéré pour retrouver le souffle permanent de cette création à la fois humble et souveraine dont son œuvre à ce jour trop méconnue porte le clair-obscur en une sorte d’irradiante simplicité… Il reste donc sur les traces d’Y. Leclerc à redécouvrir cet auteur tiré de l’oubli et qui méritait ce vibrant portrait….

Extraits :

« Devant ce paysage allégé, je songe à ces merveilleuses légendes où le peintre disparaît à l’intérieur de son tableau, où il s’en va chevaucher quelque nuage. Ce serait en effet tout naturel de disparaître. S’agit peut-être de choisir son pinceau avec soin. »

« Tout est là mais nous dormons notre vie »

« …le chemin profond, ignoré, celui que, exilés, nous cherchons toujours et qui conduirait au Jardin des délices. Jardin toujours perdu, parfois retrouvé, paradis des senteurs, quintessence des essences, abécédaire des noms propres, des herbes sauvages, des plantes potagères et ornementales, des herbes aromatiques. L’entrée dans le jardin, c’est comme la grappe de Canaan dont j’aimerais prendre des grains de raisin pour les compagnons de lecture. »

Véronique Elfakir- Revue Terre à ciel 


  "C'est en vain que tu rêves, ô poétesse mienne, entre un matin et un soir, sans répit, à ce qu'est cette existence. C'est...