Note de lecture revue Terre à Ciel -Lin Yaoh-teh – De la neige dans un bol en argent – Traduction Gwennaël Gaffric - Circé – 2024
Ce blog est consacré à l'écriture poétique : poèmes, articles, notes de lecture. Il se veut collaboratif et ouvert au partage. Les textes ou articles peuvent être envoyés à l'adresse mail : veronique.elfakir@gmail.com
Laetitia Gaudefroy Colombot – Lance et La musique du vent – Editions des Lisières – 2019 et 2024
Les recueils de Laetitia Gaudefroy sont une ode à la nature aux odeurs de garrigue et de thym… Sous la blancheur des amandiers en fleurs se déploie une sorte d’envolée sereine et majestueuse comme un éventail déployé reflétant quelques paysages peints. Il s’agit alors de « s’enmontagner/s’engarriguer/s’enmaquiser/s’encolliner/s’enforester/s’ensauvagir » comme pour mieux retrouver la part la plus essentielle de nous-mêmes. Loin de toute trace de technicité dévastatrice, dans le silence et la simplicité : « pas de route de train de bus d’avion/de gare de changement de métro de goudron de/béton de panneaux bandes blanches/sens interdit enbouteillages voie sans/issue interdit embouteillage voie sans / issue pierres couleuvres sauterelles / lézardes fauvettes hirondelles sauterelles / lézardes fauvettes hirondelles limaces/fourmis abeilles ». Dans le plus infime insecte contemplé réside sans doute la clé de nos délivrances comme un retour à la source même de nos émotions : « fuir l’homme/les ruisseaux asséchés/rejoindre la source/parler à la montagne/au plantain au chardon (…) ». La poétesse aime à énumérer plantes et herbes comme un chaudron magique où il conviendrait de retrouver la vertu des simples et de « distiller l’essentielle » : « herbes aux anges/coiffe des poétesses/genévrier connu des temps nomades/mets des papillons de nuit/un nuage s’accroche à la colline/humer l’air/glaner baies graines ombelles ». Quand l’envol des oiseaux nous rappelle à nos rêves, comparativement l’homme se sent en cage : « au pays des oiseaux/s’engager pour les rêves/loin de la surface/sur la cime des chênes/tutoyer les étoiles ». Dans La musique du vent, elle nous rappelle que le calme nous invite à nous saisir de l’instant . Sous la clarté de l’aube, il convient alors de devenir jardin : « pas à pas/dans l’herbe/graminées/ombelles/épillets/ne rien oublier. » Mais pour retrouver cette lumière fondatrice il convient d’accepter « de rester sauvage », de fuir la saturation d’ondes et de connexions inutiles, toutes ces « bourrasque d’égo », « artifices du trop » et de sortir s’échapper « retrouver l’aphyllante/l’angélique/l’hellébore/prendre l’air/folle avoine ». Dans des effluves d’herbes coupées, pieds nus sur la terre simplement et lentement contempler quelques corolles fragiles, le passage des sauterelles, l’ombre du saule et ainsi s’éloigner du fracas du monde. Alors peu à peu ce vide naissant laisse place à l’imaginaire, à une création généreuse qui se fait don aussi gracieuse et intense qu’un souvenir d’enfance « ta création est ton empreinte/retenir/garder/précieux grains de poussière/particules/échantillons de don/traces d’espoir. »
Extraits
« Ramasser une pierre continent
sur l’épine du mont
voir des têtes d’arbres
dans le ciel saphir
avancer
noir humus
prendre un peu de bruine
les feuilles safranées
accompagnent tes pas
silencieuse sereine
s’éloigner du monde »« Feuille de pierre
livre de peau
intrigue d’herbes folles
empreinte de terre
mémoire du temps
révérence à l’ancien
espoir en la sève »« Prêle sculpurale
Rose pois de senteur
Ramasser les pierres bleues
Faire des ricochets sous la cascadeSe remplir d’enfance »
Brisures de roche et de soleil
ô Châteaux – Denise Le Dantec – Les éditions Sans Escale, 2022
Le recueil de Denise Le Dantec s’ouvre sur le resplendissement d’une rose et la matière de neige de la page d’où surgit la promesse incessante d’une floraison à venir et d’un ruissellement de lumière. Ce « graphène irradiant » est pour elle la définition même de la poésie portant cette interrogation d’une coïncidence possible entre les mots et les choses décrites ou parcourues : « Crois-tu que la parole et les choses parlent la même langue ? » Le vocable devient alors « ce flocon mimosa » tourbillonnant dans l’espace du texte comme l’envol possible de la parole. D’énigmatiques inventaires émaillent le texte comme surgis de l’espace diurne d’une sorte de rêve éveillé d’où émerge parfois quelques images délicatement incongrus ou ironiques tels ces patineurs dansant sur un médaillon de glace « en discutant du cogito ». Ainsi se dévoile la profondeur tragi-comique de l’existence : « Les gens ont des préoccupations extrêmes/Leurs propositions tombent/dans des plaidoyers d’argent/L’argent existe en de multiples couleurs. » Mais loin de toute pensée désincarnée, la réalité sensible reprend vite ses droits et ne cesse de surgir tout au long du recueil : un robinet qui fuit, une liste de course… Il est rythmé sans cesse par cette alternance de métaphores surréalistes et de détails du quotidien. Cet art du paradoxe et de l’aphorisme scande le texte pour le porter à l’incandescence d’un réel toujours à revêtir des voiles de la fiction pour être habitable : « Nous désherbons 10 000 mots par jour/jusqu’à la touche finale ». Le surgissement des mots précède ainsi celui des choses pour les revêtir d’une nouvelle dimension : surréelles en quelque sorte, en une sorte de démultiplication de la vie par l’écriture : « le ciel les étoile éparpillées les feuilles de saule/un rayon dans les balises d’arbre/que dire du monde argenté ? ». L’énumération d’une vie parcourue déroule ses incessantes volutes : « J’ai regardé la lune/les fleurs célestes/les nébuleuses/les flocons ». De l’écriture toutefois naît un incessant pouvoir de recréation : « Tu traverses les dimensions du texte/Tu donnes au papillon des ailes jaunes et vertes » où il nous faut « respirer à travers la rose » en ces jours d’été « où le poème est comme un lac ». Ainsi sans fin se déroule la parole où « ce qui est dit reste à dire », jusqu’au bout pour nous qui ne sommes que des êtres de langage, comme si les mots étaient l’ultime refuge habitable où notre seule certitude est « que nous sommes quelque chose du monde » en cette « pacotille de nos vies ». Ainsi persistent ces quelques paillettes recueillies au bout de la route comme des éclats sauvegardés de l’existence par l’écriture où seule la gratuité de l’art subsisterait comme une gratitude : La brume monte du lac avec le vent/ -Les années aimées/-des êtres et des choses/ incomparables. /dont je me souviens (…) – Comme une forme qui/s’émeut dans ce qui s’efface/Et quand je cherche/je sais/que/je tiens encore ta main. Le recueil se clôt sur une promesse d’été où les fleurs abondent et les mots montent haut, une vie sauvée par le poème et sa moisson de sensations ainsi recueillie en un bouquet généreusement offert : « Les oiseaux ont des ailes presque rouges/Tu as repris tes jambes de fillette/un doux passereau se pose dans ta main rugueuse/ (…) entendre voir goûter/ la jolie pêche mûre, difficile de ne pas la désirer/ (…) Tu laisses parler les mots/Tu déclares reine la syllabe.
Extrait
« Aujourd’hui
Jour de janvier
Entre moi et les roses
Par resplendissement
J’entre dans la lumièreLe cahier où j’écris
S’ouvre en fleur
Qu’on dirait matière de neigeBlanc archaïque de la page
Graphème irradiant
Que je ne saurais décrireCeci est poésie
Suppose
Que ton cerveau soit un soleil
Et le reste de ton corps, une merveille de petite villeSuppose
Que ton poème soit une pièce assez grande
Pour loger ta famille, et même ses fantômesSuppose
Qu’on fasse faire de ton corps
Un arbre, un morceau de verre, une étoile dans la boue
Ou un animalSuppose
Que tu n’aies qu’une seule image de ta mère,
Celle où elle se tient sous un chêne
Et où sa bouche retient le vent
Comme une ampoule retient la lumièreSuppose
Que la poésie soit une transaction sauvage,
Et que ta douleur, tu la portes
Dans une petite valise de bois.
Véronique Elfakir
Françoise Sérandour – Le chant de l’oiseau : Secrets d’enfance – L’Harmattan, 2022
Ce recueil évanescent évoque des éclats de lune, la chute d’un pétale, l’ouverture de l’éventail de la vie. Citations, réflexions, souvenirs, wakas s’entremêlent avec pour fil conducteur la quête de la beauté transcendant la douleur. De la même façon, l’imaginaire nous ouvre les portes salvatrices d’une autre réalité aussi éphémère qu’un tourbillon de sensations où seule la fleur semble consolatrice. L’écriture s’avance en réparation de cette déchirure d’exister et c’est à partir de ce manque que nous pouvons créer : « De la sorte depuis la Brisure je dois écrire, écrire encore plus, plus haut, raconter et re-coudre les blessures des êtres chers, dire l’existence entre poésie et prose poétique, en Solitude ou à plusieurs voix. »
La poétesse avance telle Eurydice retrouvée ou à l’image de Dame Isé, référence constante dans le recueil, caressant la perle de ses rêves pour mieux sublimer l’éphémère existence. Là au-delà de l’impermanence, le temps et l’oiseau forment le passage. A travers le poème, la temporalité et l’espace se réaccordent pour une nouvelle présence à soi qui s’ouvre à travail l’éveil des sens et des senteurs. La poésie se fait alors parfois peinture.
Ainsi « la chambre de cristal » de l’écriture fait résonner les voix perdues de l’enfance en une sorte de mythique jardin d’Eden que chaque éclat de texte viendrait ressusciter pour ne former plus qu’un seul et même bouquet final : « Mon chemin aux yeux d’eau sera/présence de Soi dans le poème/contre l’absence et avec la solitude./Voici la caresse même, un songe-en-soi,/une présence-à-soi retrouvée/renouvelée reconstituée/en une ré-accordance de l’espace et du temps/dans une chambre de cristal./ »
Extrait
Solstice d’Hiver
Il était juste au commencement
De la brume
La route et les arbres
A l’Ouest
Le soleil tout en bas
Juste en plein milieu
Brumes et couleurs
De l’Hiver-
En transparence
Un tableau cherchait son poète.Le tableau découvre le Rêve
Le peintre traverse les portes
Ouvre le chemin –
Métamorphoses !
Les mêmes désirs
De l’Aurore opale
Et du Soleil couchant
Agate cornaline
Baignent les grandes ailes des goélands-
Envolées
De plumes rouges d’Ibis
Sur le Fleuve ! »
Les rochers de l’impermanence
Langueur évanescente
La langueur de la mer douce
O mélancolie
Le mystère de la vie
Repos de l’âme peut-être-
A cause du violine des nuages ?
Revue Terre à ciel - Véronique Elfakir
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