Denise Le Dantec – ô saisons – Editions des instants, 2021

Denise Le Dantec aime les inventaires, les fleurs, les aphorismes, les citations et la philosophie… Tout cela rehaussé d’un brin de cocasserie à la Lewis Carroll. En ce jardin poétique surgissent parfois quelques présences ou images incongrues qui tintent le recueil d’une pointe d’ironie ou d’autodérision. Ainsi la profondeur aime parfois à s’allier à la légèreté pour faire contre-champ… Dans un foisonnement de métaphores telles des plantes luxuriantes, se trouve célébré les cycles de la vie et de la nature… A cet égard une phrase nous paraît emblématique du recueil : « Tu as vu souffler une rose : j’ai aimé que tu essaies de dire dans l’inachevé.  » Les mots suivent le rythme de maturation d’un fruit mûr tombant de sa branche. Ils tombent comme « les pêches dans le verger » et ainsi se promène « dans la syntaxe des mots » et du monde. La page elle-même devient floraison.

Entre rêve et réalité, tout un univers onirique se déploie également proche de l’univers surréaliste parfois, où on se laisse gagner par ce qui surgit d’inattendu et qui semble nous ramener au temps de l’enfance et de ses comptines. Le burlesque est cette voie d’accès à cet incessant mystère qui laisse toujours un reste à créer ou à dire…. De la même façon l’énumération des choses vues ou rencontrées se trouve toujours décalée par un élément déplacé ou imprévu qui ouvre à cette dimension autre de l’invention : « Encore une passerose sur les cailloux. /Des choses roulantes. Des lettres prismatiques. / Des trouées de voyelles dans la futaie. Le grain du souffle qui dit. Ne dit pas. »

Fleurs et mots se mêlent en permanence en une sorte de couronne où s’entremêlent souvenirs, questionnements et rêves : « Cérémonie des voyelles et des coquelicots. Printemps enflammé/Lambeaux d’histoire battante aux portes de la ville. / ---Est-ce la mort le problème ?  » De ces incessantes épiphanies survient une sorte de gai non savoir aux saveurs parfois presque paradisiaques, un florilège déroutant qui vient miner nos certitudes dans un espace à la fois ouvert et aérien. De sorte que ces texte réunis méritent pleinement ce terme de recueil où il s’agit à la fois de réunir, d’accueillir mais aussi de la plus délicate des façons de célébrer chaque graine, semaison et promesse de mots…

Extraits

La pluie tombe entre les lilas et les fleurs blanches.
Bercements flottés. Extases au sol.
Senteur de giroflées. Clip d’oiseau.
Le contrat lyrique est signe

*

J’apporte une lampe
Une voix mystérieuse chante
Le ciel est un grand trou rempli d’étoiles
Mon oreille, minérale
Le miroir, amnésique

Je cherche un mot

*

Le paradis lointain
Le jardin de la Mémoire
Le diagramme de Vems
La grande Diagonale
La Poétique du débordement
Le titre et le soutien des fleurs
La traversée du temps

*

Il y a des cercles de cristaux concassés – des solitudes.
Deux, trois signes dans l’air, qui tourbillonnent,
Puis reviennent à leurs ombres.
-Les jointures des membres.
Un fourmillement d’insectes – tout un tremblement


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel 


 

La Terre Sainte d’Alda Merini, par Véronique El Fakir- Revue Terre à ciel


De son expérience d’internement en hôpital psychiatrique, Alda Merini aura su faire une sorte d’épopée quasi biblique en un recueil intitulé  La Terra Santa. L’asile y est présenté comme un lieu de tortures mais aussi de rédemption. Car pour Alda Merini, le poète en sa singularité ne peut être qu’assimilé à un fou. Vivre en poésie, c’est déjà d’une certaine façon, être « enfermé dehors » et chanter l’innommable : « Il faut arrêter de dire, elle a passé vingt ans dans un hôpital psychiatrique ; que l’on dise : elle a été pendant vingt ans, ou une vie, dans la pureté vive de la poésie, qui est aussi une grande lacération et est déjà un enfermement pour qui veut la chanter. [1] » Poésie et voyance, prophétie, sont ainsi rapprochés dans la lignée des Sybilles ou Pythie :

Les poètes proclament le vrai,
Ils pourraient être dictateurs
Et sans doute aussi prophètes,
Pourquoi devons-nous les écraser
Contre un mur incandescent ?
Et pourtant les poètes sont inoffensifs,
L’algèbre douce de notre destin.
Ils ont un corps pour tous
Et une mémoire universelle,
Pourquoi devrons- nous les arracher
Comme on déracine l’herbe impure ? 
 

Le poète dit ce qui ne peut être perçu ou échappe au langage commun, à la raison. Il s’agit d’endosser une sorte de sacerdoce subi plus que choisi où grâce et souffrance se côtoient : « Aucun poète ne peut choisir d’aller bien. Il sait a priori comme les Saints, qu’être élu poète par la vie signifie accepter la grâce de ses calamités.  » [3]

Née à Milan en 1931, elle apprend sur les genoux de son père, un intellectuel raffiné, les mots de l’alphabet et à huit ans, elle connaît par cœur toute la Divine comédie. Sa mère était d’une grande beauté. Une belle harmonie règne dans la couple qui fascine l’enfant. A quinze ans, elle souffre d’anorexie, provoquée par la guerre mais aussi par la décision maternelle d’interrompre ses études. Un neurologue de Turin la guérit en lui offrant un livre et en lui ordonnant de lire. Ainsi s’ouvre pour Elda, le chemin salvateur de la sublimation ou de la rédemption par l’écriture car elle sent alors naître en elle la présence d’Orphée : « La poésie sauve, transforme une expérience dévastatrice en pureté ». [4]

Dans l’enfance, sa mère représente «  le cosmos en personne ». Ainsi qu’elle l’écrit dans son autobiographie, aucune femme au monde ne peut se substituer à la mère. De santé fragile, elle étudie à la maison solitaire et se réfugie dans la lecture. Après le décès de son premier mari, elle épouse en secondes noces un chirurgien et poète, Michele Pierri. Chaque jour, il arrivait dans la chambre nuptiale avec une rose sur un plateau et un poème d’amour. Il adulait sa première femme dont le portrait était partout dans la maison et était extrêmement jaloux, faisant des cercles autour de sa chaise pour vérifier que personne n’était venu la voir. Survient alors ce qu’elle nommera « le délire amoureux ». Expérience hallucinatoire intense qu’elle décrit comme infernale et paradisiaque à la fois. A la peur d’être violée pendant son sommeil par le concierge de son immeuble succède des moments extatiques. Ceci se greffe sur un traumatisme sexuel infantile lié à un boiteux et un bâton, selon elle, qui la laisse en proie à une sorte de division insoutenable entre souffrance et appel du « corps qui semble vouloir aller vers son bourreau ». Une sorte de jouissance innommable semble alors faire retour entre culpabilité et angoisse.

Ce clivage s’apparente, à ses yeux, à la fois au processus orphique et à la schizophrénie : l’âme va d’un côté et le corps de l’autre. La poésie constitue alors peut être une tentative de donner voix à cet indicible : « Seul le poète réussit à donner corps et musique à ce qu’il est sans doute impossible de dire. [5] » Le langage lorsqu’il est bien articulé devient alors une sorte de lame percutante pour inciser ce réel de la dichotomie : «  le processus d’Orphée qui va en enfer, c’est l’âme qui va chercher le corps. Disons un processus de schizophrénie : l’âme est allé s’un côté et le corps de l’autre. Alors les deux doivent se réunir pour devenir le symbole, le phénomène non de l’amour, mais aussi de la mort. Cet amour est tellement grand, tellement parfait, mais il est tellement scindé, tellement séparé, qu’il semble même impensable que corps et âme puissent se réunir. C’est la que la condamnation s’opère vraiment. C’est pourquoi je parle de « poésie-punition » dans certains interviews : effectivement, entre amour et amour il y a toujours une énorme guillotine, cette impossibilité à devenir éternels sur le plan terrestre [6]. » On mesure ici l’ironie mordante et la lucidité d’Alda pour qui le poète n’est que le porte-parole des inquiétudes existentielles de son temps.

A la mort de sa mère, elle prend en quelque sorte refuge à l’hôpital qu’elle décrit comme une deuxième mère, une sorte de matrice où elle peut disposer d’une chambre pour lire et écrire, étayer sa douleur. L’asile devient ainsi un lieu mythique ou biblique où la folie côtoie le sacré. Sa particularité tient sans doute à sa capacité à transcender cet abîme pour en faire le lieu d’une possible rédemption. L’amour et l’art constituent pour Alda, la voie d’accès royale à cette transcendance qui lui permet de supporter cet enfer quotidien de l’internement où les murs de l’hôpital sont comparés à ceux de Jéricho et son calvaire à celui des Hébreux :

Près du Jourdain

Heures perdues en vain
Dans les jardins de l’hôpital psychiatrique,
A aller et venir le long des barrières
Rendues folles de rage par les fleurs,
Tous perdus dans le rêve
D’une réalité qui fuyait
Par je ne sais quelle chimère.
Et après une rencontre
Quelque malade sourit
Aux fausses fêtes.
Temps perdu en tourbillon de pensées,
Enserrés derrière les barreaux
Comme des hirondelles nues.
Alors nous avons écouté les sermons,
Nous avons multiplié les poissons,
Là-bas près du Jourdain,
Mais le Christ n’était pas là :
Il nous avait extirpé du monde. » 
 

Ainsi la magie d’Alda Merini tient sans doute à cette capacité d’extirper la beauté de la souffrance pour nous offrir le plus émouvant des témoignages sur la folie et au-delà sur l’amour qu’elle apparente à la trajectoire illimitée de l’enfance et de la création :

« Et pourtant arrivait parfois au tempo
Un filament d’azur ou le chant
Lointain d’un rossignol ou s’entrouvrait 
Ta bouche mordant dans l’azur
Le mensonge féroce de la vie. »
 


 

Else Lesker-Shüller : La patrie du Verbe, par Véronique El Fakir- Revue Terre à ciel


Toute sa vie durant, Else Lesker-Shüller, vacillera d’une identité à l’autre et de lieux en lieux… Bien qu’issue d’une famille juive bourgeoise, elle prétendait pourtant être née à Trèbes en Egypte ou venir de la lointaine Arabie : « Je suis née à Thèbes (Egypte) même si je suis venue au monde à Elberfeld en Rhénanie. Je suis allé à l’école jusqu’à onze ans, je suis devenu Robinson, j’ai vécu cinq ans en Orient, et depuis, je végète. » [1] L’imaginaire fut son refuge pour compenser une réalité qui la contraindra à quitter l’Allemagne après l’arrivée d’Hitler au pouvoir pour immigrer d’abord en Suisse puis en Palestine où elle restera jusqu’à sa mort en 1957.

Son enfance fut harmonieuse au sein d’une famille aimante et elle adorait sa mère, Jeanette Kissong-Schüller qu’elle définira comme belle, sensible et romantique. Cette dernière accompagnait avec une infinie compréhension l’éclosion de sa fille et l’encourageait dans sa vocation, en affirmant que rêver est un don, une chose rare et précieuse en ce monde. Elles aimaient à regarder ensemble les arbres et Else se souvenait avec émotion des bals masqués que l’on donnait chaque année et de sa mère en robe à dentelles espagnoles. Sa mort rapide et fulgurante alors qu’Else est âgée de vint et un ans fut un choc brutal bientôt suivi par le décès de son frère Paul. L’histoire préférée de sa mère était celle de Joseph d’Egypte qu’Else mettait en scène pour elle. D’où cette fascination sans doute pour ce prince Youssef qu’elle tentera d’incarner à travers ses écrits.

La mère d’Else, semble-t-il, était de nature mélancolique et s’absentait souvent en elle-même. Elle vivait au milieu de masques en compagnie de ses chers disparus : l’image d’ébène de sa propre mère et celle de son père espagnol et des images de corail. Elle jouait aussi avec une petite éponge qui jadis était accrochée à l’ardoise d’écolier de son père. De là naquit sans doute ce goût d’Else pour les déguisements et son goût pour les pseudonymes comme autant d’éponymes de ces masques qu’affectionnait sa mère. Comme si la vie n’était qu’une fiction, une scène de théâtre ou un éternel bal masqué, Else incarnera différents personnages et aimait à se déguiser. Son allure bohême ne passait pas inaperçue car elle portait de longues jupes bariolées et des draperies multicolores ainsi qu’une abondance de faux bijoux étincelants. Elle s’habillait également à l’orientale pour mieux incarner ce prince Yussuf qui la reliait encore à sa mère : « Joseph (en arabe Yussuf) d’Egypte aurait beaucoup rêvé, il aurait même expliqué les rêves au pharaon, constatait ma mère. Joseph et ses frères étaient mon histoire préférée, j’avais le droit de la raconter chaque fois au cours de religion. »  [2]

L’héritage maternel tiendra sans doute à cette capacité à rêver et à transcender le réel qu’Else convertira en puissance créatrice. Ainsi elle se plaisait à traverser à la fois le temps et les frontières à travers ses vies ou ses identités inventés dont elle se parait : « Mais moi, je sais parler en Syrien, car j’étais la moitié de ma vie en Asie, je fais traduire en Syrien mes œuvres qui se jouent en Asie et en Afrique. » [3]

D’une certaine façon, elle ne surmontera jamais tout à fait ce deuil précoce et de nombreux textes évoquent cette mère tant aimée :

Mère

Une étoile blanche chante une mélodie funèbre

Dans la nuit de juillet.

Comme sonne le glas dans la nuit de juillet.

Et sur le toit, la main des nuages,

La main vagabondante et moite des ombres

Cherche sa mère.

Je sens ma vie nue

Qui se sépare du pays maternel,

Jamais ma vie n’a été si nue,

Jamais elle n’avait été jetée comme ça dans le temps,

Comme si j’étais fanée et debout

Derrière la fin du jour

Entre les nuits vastes,

Seule.

Privée du refuge tendre et harmonieux de son enfance, de cette vie privilégiée et facile où l’on faisait salon et recevait de nombreux artistes, Else se définira comme une éternelle étrangère, une a-matride en quelque sorte. Dans une de ces nouvelles, elle décrit le poète Abigail qui ne veut pas sortir du ventre de sa mère où il compose des chants qui s’apparent au Cantique des cantiques, par d’affronter un monde vécu comme terriblement hostile et chaotique.

Elle incarnera un autre personnage à travers la personnalité de Tino von Bagdad, une grande poétesse d’Arabie. Ne se sentant plus nulle part chez elle, elle semble alors errer à travers toutes ces identités d’emprunt : « (…) et puis nous allons nous promener toute la nuit, mais vous devez me prendre par la main, car je suis partout une étrangère. Mais je sais aussi dessiner et bientôt je vais vous envoyer mon palais à Bagdad. Je suis très triste, Sire, je ne comprends pas la langue de ce pays. Je ne suis pas de son pas et je ne sais pas lire l’écriture de ses nuages. »  

Fuyant la réalité, la vie est pour elle un songe et elle trouve dans ses écrits le seuil lieu habitable ou supportable où elle se sent un petit peu chez elle, comme elle en témoigne dans une de ses lettres : « Dans vos poèmes on trouve un chez soi et le monde est tellement sans patrie, car l’humanité est à la recherche, on ne peut donc trouver une patrie en elle. » [5] Seul l’écrit lui permet de supporter cette existence où partout elle se sent à l’étroit, déplacée… La métaphore est pour elle cette ouverture vers un ailleurs qui l’emporte dans un univers où il n’aurait plus de frontière entre la vie et la mort, où le temps n’aurait plus cours : « La vie me tue et l’image me fait renaître ».

De cette enfance remplie d’amour, de ce ciel azuré, elle cherchera partout la trace qu’elle ne retrouvera qu’à travers son œuvre poétique qui est pour elle comme nous l’avons vue sa seule demeure : « C’est en soi qu’il faut chercher le ciel. De préférence, il s’épanouit dans l’homme. Celui qui l’a trouvé, dans un étonnement encore bleu, un regard bienheureux tourné vers les hauteurs, celui-là doit prendre grand-soin de sa « fleur-ciel ». D’elle naissent les miracles, et ce sont d’innombrables miracles qui font l’au-delà. »  

Elle épouse en 1894, un médecin berlinois, Berthold Lasker et étudie le dessin. Puis fatiguée de ce mariage, elle succombe au charme d’un grec Apollydès avec qui elle va vivre une extravagante passion. Elle donne naissance à son fils Paul dont on ignore le père qu’elle aimait à définir comme un étranger ou un bohémien de passage. Doué pour le dessin, il mourra précocement de la tuberculose à l’instar de son frère Paul. Elle s’intéresse alors à la Kabbale qu’elle étudie. C’est à ce moment là qu’elle publiera ses premiers textes. Bohême et séductrice, elle écrit dans les cafés et vit dans une chambre meublée. Fantasque, elle évoque d’invisibles présences ainsi que la visite chez elle du roi David. A l’arrivée des nazis au pouvoir, elle est battue et laissée pour morte et décide alors de s’enfuir en Suisse puis elle est contrainte de fuir en Palestine où elle ne se sentira jamais intégrée à la communauté juive. Le retour à la Terre promise ne fut pour elle qu’un lent cauchemar.

Adulée à Berlin et reconnue en tant que poétesse, elle meurt seule à Jérusalem, dans une extrême déréliction psychique. Il lui est alors impossible de retourner en Allemagne où son œuvre est interdite. Bien qu’elle bénéficie du soutien de sa communauté, elle semble développer une sorte de sentiment de persécution que rien ne justifie si ce n’est ce déracinement subit, cet exil qui la plonge dans un univers inconnu qu’elle vit comme hostile.

Else n’aura donc de cesse de poursuivre son enfance qu’elle décrivait comme une sorte de paradis perdu désormais inatteignable et qui la conduira à éprouver un perpétuel sentiment d’étrangeté. Rejetée de l’Eden, l’œuvre est pour elle une tentative de réparation, sa seule patrie où l’être humain devient alors une « sorte de fragment de l’harmonie universelle » :

Le mal du pays

Je ne sais pas la langue
De ce pays froid,
Et je ne sais pas marcher à son pas.

Les nuages aussi qui passent,
Je ne sais pas les déchiffrer.
La nuit est une reine disgracieuse.
Je dois sans cesse penser aux forêts des pharaons
Et j’embrasse les images de mes étoiles.
Déjà mes lèvres s’illuminent
Et parlent du fond des temps,
Et je suis un livre d’images plein de couleurs
Assise sur tes genoux.
Mais ton visage tisse
Un voile fait de pleurs.
On a crevé les coraux
De mes oiseaux chatoyants.
Leurs nids doux se pétrifient
Dans les haies des jardins.
Qui embaument mes palais morts –
Ils portaient les couronnes de mes ancêtres,
Leurs prières s’engloutirent dans un fleuve sacré 

Dans cette temporalité qui pour elle n’est qu’une perpétuelle errance, l’écriture constitue une sorte de fil tendu sur l’abîme où l’imaginaire lui permet de retrouver ce temps d’avant la chute où ressurgit le visage tutélaire de sa mère à la fois doux et triste et qui semble avoir été happé elle-même par le passé et par sa propre enfance que symbolisent ces coraux crevés qui font écho aux images de corail que cette dernière contemplait inlassablement : « Dans n’importe quel pays où je vais aller, mes pieds vont marcher sur la terre rouge comme sur un tapis écarlate. Et les sommets des rochers les plus hauts se pencheront sur moi en me souriant comme ma mère. »  [7]

Ceci n’est pas sans évoquer les écrits de Rose Ausländer qui elle aussi connaîtra l’exil vers l’Amérique en tant que juive allemande. Il y a de multiples correspondances entre ces deux œuvres poétiques : le souvenir du pays natal et l’évocation persistante de la mère. La mort de cette dernière condamnant le poète à l’errance. La nostalgie du retour au pays natal s’exprime d’ailleurs par un terme particulier le « Mutterland word ». Comme si seul le mot pouvait désormais redonner mot à ce qui a été perdu :

« Ma patrie est morte
ils l’ont enterrée
dans le feu
je vis
dans ma matrie
le Verbe » 
 

Ainsi le verbe se fait maternel en une sorte d’ancrage ou de port d’attache symbolique. Il s’agit d’allier l’ombre à la lumière et de témoigner à travers le langage qui devient ainsi vecteur de rédemption :

« Affamé de patrie
nous enterrons notre mort quotidienne
dans les mots
qui seront notre résurrection. »

Else restera donc toute sa vie durant à la recherche de ce pays natal ou comme Rose « l’étrangère » d’un mot « qui ne pleurerait pas », lieu d’un possible salut en terre de poésie. Ainsi, comme elle l’exprime à travers le mythe de Faust, seule l’éternité est pour elle la fin de l’exil au sein de cette prison terrestre où elle abandonnera son corps fatigué « entouré de lilas aux derniers jours de Mars » :

Fuir le monde

Je veux regagner le Sans-limite,
Faire retour vers moi.
La colchique de mon âme
Fleurit déjà.

Véronique El Fakir


 Lara Dopff – Ainsi parlait Larathoustra – édition Phloème – 2022


Pour Lara Dopff, le poète est un être errant, un wanderer, arpentant la terre pour mieux s’en enivrer, s’y perdre parfois pour mieux se retrouver, s’enivrer de sa beauté dans l’urgence de vivre. A ce rythme cadencé du pas, répond la pulsation vibratile du style, comme un cœur ou un tambour battant. Chaque poème semble ainsi s’ancrer à la fois puissamment dans le corps tout en cherchant à fusionner avec la nature qui nous entoure, à sortir hors de soi pour retrouver une sorte d’unité primordiale ou originaire.

De ces deux aspirations naît une tonalité ou une tension particulière où s’entremêle le concret de la route et de la découverte avec des interrogations portant sur notre être au monde, le rôle de la poésie. Rien de désincarné cependant dans ce recueil où la sensualité se déploie en un très beau texte ardent où il ne s’agit plus que « d’être suffisance à son corps, en vivre. » Peut-être alors convient-il de développer une sorte d’étonnement permanent, dans l’acuité d’un regard toujours renouvelé, propre au poétique et également à la philosophie ainsi que nous le rappelle le titre, non sans humour….

Lara, est elle-même de ces êtres qui arpentent la terre, « vivant dehors sous un ciel libre » et traçant chaque jour les éléments qui l’entoure dans un carnet. Pour la voyageuse qui change sans cesse de pays et de langue, de mets, de vêtements, de religion, l’écriture est d’abord et avant tout physique. Cette pérégrination la conduit cependant à éprouver l’âme même du monde qui traverse et transperce chaque être de tout temps et à travers toutes les civilisations en une sorte d’universalité.

Elle trouve son incarnation toutefois en chacun d’entre nous comme si c’était une première fois toujours renouvelée, à travers chacun de nos regards singuliers, les sens aux aguets, pour mieux s’enivrer de l’existence. A travers ces expériences, il s’agit de se nourrir intérieurement dans une sorte de joie devenue intemporelle, pour que « la poésie surgisse de la vie même et que son matériau soit le monde. » Elle permet ainsi de fixer ou réfracter ces éclats de lumière ou ces éclaircies qui surgissent parfois à la faveur de la nuit où les frontières semblent disparaître, pour à la lisière, laisser place au chant : « dans les bosquets anciens, / à l’apparition des nuits, / à l’instant où le lecteur ne peut poursuivre et relève la tête, / nous entrons dans la lisière des chants. (…) Ouvrir paupière / et percuter le monde. » Il s’agit alors de revenir à la saveur de l’instant pour n’être plus que pulsion et percussion de l’univers, retrouver « le vif, les senteurs »comme pour mieux s’ouvrir et atteindre l’essentiel, le cœur même des choses dépouillées de toute parure : « frappe le fer /martèle / ne laisse que le nu, /l’à vif, les pétales ouverts/ demeurer. »

Loin de tout dogme, de certaines brisures parfois de l’enfance, surgisse alors parfois ces moments « d’éveil » dont la parole poétique se fait le prisme : « Vivre poétiquement, c’est l’éveil, l’instant hors (…) c’est tendre à l’immense, à l’hors de soi-même. / C’est graver, par les mots chaque instant viscéral du monde/ Vivre poétiquement, c’est naître une seconde fois. /-hors- / c’est apprendre l’un et la terre. / pouvoir rendre la pénétrante du monde/ C’est être au monde, directement au monde, /nulle enveloppe. » Ainsi son écriture redouble cette intensité de vivre qu’elle ne cesse de porter avec incandescence en une sorte d’incantation reproduisant la transe ou la danse permanente du pas qu’elle ne cesse de célébrer à chaque poème.

Extraits 

"Etant de ces êtres qui arpentent la terre, vivant au-dehors sous un ciel libre et traçant chaque jour les éléments qui m’entourent dans mes carnets, changeant sans cesse de langue, de mets, de religions, de vêtements, de faciès, - entrant en les songes des différentes civilisations, je suis devenue pythie, oracle, bouche d’or, architecte, sculpture du monde. (...) Vivre, être animé, jouir de la vie, durer, subsister, se nourrir de - autant de déclinaisons de sens qui ont tendance à s’éteindre. Je penserais la vie ici en termes de nourritures intérieures et de joies sans temps, hors/au-delà du temps. (...) Le vivre-poétique ne s’applique au genre de la poésie seule, il s’applique à ceux qui sont capables de créer, de sécréter à partir de la matière brute, du matériau même du monde - soit leur vie. Mes carnets m’accompagnent en tout lieu, en chaque errance, de nuit comme de jour, à chaque instant, je puise, il m’est nécessaire de transcrire, de pouvoir tracer ces éclats qui sans cesse naissent en moi. Cette nécessité a rendu naturelle l’écriture en mouvement, dans la marche, dans le noir, dans un train russe ou indien, face aux éléments, veillant sur le feu dans un ciel libre, ou au milieu des nuits humaines... Écrire, poser déposer, sécréter dans ce petit pays qu’est la page est devenu pour moi l’instant de la naissance du sens. »

« redeviens
l’instant,
l’éphémère
- La pulsion, percussion
puis disparition.
Rappelle-toi
vent incessant
ta danse folle.
l’oublie
du sonore sur tes
tempes.
ton monde sonore,
l’écho de tes fosses.
trace le hurle du monde,
délaisse la composition,
l’ouvrage
-re-nais fragmentée,
Eclat, éclair.
violence fulgurante.
Renonce aux bâtisseurs,
reviens,
dénude-toi,
ôte les mues,
reviens,
éphémère,
belle de nuit,
saccade, 
reviens »


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 Nour Cadour –Larmes de lune – L’Appeau’Strophe – 2022


Dans ce recueil, Nour Cadour tresse le rêve et l’imaginaire pour faire rempart à la barbarie. Surgissent alors des odeurs de jasmin et de safran quand « le figuier chante ses fleurs/sous le gong d’un printemps lisse ». Tout semble prendre origine dans un départ « sous l’orage déchiré par les bombes », « là où le cri du grenadier résonne avec le néant », « là où l’existence s’efface/sous le frémissement de la chair meurtrie. » Il s’agit alors pour ne pas sombrer de s’accrocher à quelques lignes, à quelques lettres : « Et les doigts transformés en rose de Damas/Je sculpterai des mots qui désamorceront l’avidité des conquêtes. »

A l’horreur s’oppose alors la sensualité, « ces pistaches émiettés sur les lèvres, cardamome poudrée sur les joues corolle, la saveur du pain chaud ». Tous ces souvenirs ressuscitent un passé chavirant que l’on devine d’enfance. Par la métamorphose du verbe salvateur, il s’agit alors de « récupérer dans la paume des larmes de lune coulant sur les genoux des rosiers » pour que refleurisse la rose de Damas saccagée. La parole devient ainsi « archipel de soie » et refuge. Comme une ritournelle les images et sensations ressurgissent sous les décombres. Ainsi la blessure du grand départ « jamais refermée », « l’amour du ciel d’Orient », l’exil au goût amer où subsiste toujours la mémoire de la terre « pour râper son plafond de soie dorée/le tissu pleurant rose ». Pour arrimer quelques fragments d’espoir et de renaissance, il reste le chemin scintillant des mots dont ce texte déchirant quelques fragments de beauté sauvés de l’oubli et la perte.

Extraits 

Marche utopiste

Nous voguons vers une terre
Où le figuier chante ses fleurs
Sous le gong d’un printemps lisse.
Nous voguons vers une terre
Où les vers sont mis dans des rimes de bois.
A l’ombre d’une brise de mer.
Nous voguons vers une terre
Où la soie s’étend pour recouvrir les trottoirs
Où des lunes de jasmin et de safran
Chanteront avec le prélude de l’égarement d’un arbre
Où des tendres poèmes épongent
Nos yeux d’espoir avec la symphonie d’un soleil.

Que la voix de ce pays monte à mes genoux
Comme un vent lassé
De la brutalité des hommes,

Que le drapeau de ce pays flotte à l’épaule d’un soir d’été
Le long de l’azur
De nos corps emmitouflés.

Sois songe pour habiter un département
Rire pour s’égarer dans l’une de ses rues.
Nous voguons vers une terre où,
Nos rêves bleutés
S’égouttent peu à peu
Comme les étoiles du plafond du ciel.

Recette de renaissance

Tresser le vent
Dans une brise d’été,
Pétrir la nuit
Sous les doigts de la lune,
Peigner l’aurore
Dans les reflets de la mer,
Étirer l’amour
Sous les champs de rose,
Retrousser la lumière
Dans les terres ensanglantées,
Draper les cœurs
Sous l’écorce des étoiles,
Lécher les couleurs du miel
Pour en faire des fleuves,
Lancer les nuages
Pour faire détoner la sève,
Attraper un printemps brisé
Débris de pays comme plaie
Pour faire exploser
La beauté de la vie.


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 Brigitte Maillard – La simple évidence de la beauté- Editions Monde en Poésie, 2019

Dans ce recueil, Brigitte Maillard nous donne à voir, à contempler, cette beauté qu’elle interroge au fil des mots. A chaque texte répond le miroir d’une photographie qui ouvre notre regard à chaque horizon traversé. Si l’évidence du beau s’impose, cette présence irradiante ne cesse pourtant de nous questionner. Pour Brigitte Maillard, elle nous fait signe. S’inscrivant dans le sillage de F. Cheng, la beauté est pour elle un appel à l’élargissement de notre espace intérieur où toute différence entre ce que je suis et ce que je contemple s’estompe. Ainsi peut-elle écrire « mon corps est le monde ». En nous mettant en rapport avec un autre niveau de la réalité, la beauté est cette élévation vers l’essentiel en un échange de lumière où ce qui est vu se trouve dépassé. Chaque vers tend à imposer son évidence, pas après pas : « De rien je fais ce pas vers le monde/un pas solitaire/Pris sous la cendre/La poésie est à pied d’œuvre/Sous les nuées/Elle garde l’espace en toute clarté. » Ainsi peut-on cheminer dans le paysage « comme on entre à la porte du désir » et se « vêtir d’espace » et ainsi « naître au fil de soi ». Car comme elle nous le rappelle à travers une très belle citation de Tourgueniev : « c’est cela la vraie beauté de la poésie : au lieu de parler de ce qui est, elle chante quelque chose qui est infiniment plus élevé que la réalité et qui pourrait lui ressembler davantage. »


Véronique Elfakir - Revue Terre à Ciel 


 Zéno Bianu et Odradeck – Cantiques des cantiques : songes de Léonard Cohen – Editions l’Improbable

Dans ce recueil accompagné d’un CD, Zéno Bianu et Odradeck ont adapté quelques textes de Léonard Cohen écrits en marge du «  Cantique des cantiques » dans les années 60. Comme un « psaume sans âge », ces poèmes peuvent se lire comme une invocation à Salomon et à l’amour où Léonard Cohen semble mêler toutes les voix du monde en une sorte de Babel poétique. Ainsi, un seul et même chant semble parcourir les siècles et retentir dans ce tissage des langues où s’écrit la poésie de Léonard Cohen. Ce texte envoutant et incantatoire presque incandescent est magnifiquement porté par cette mise en voix et en musique. Le poète/chanteur réécrit son propre cantique du désir comme une pulsation qui semble surgir du cœur même de l’univers à la façon d’une éternelle première fois, d’une incessante redécouverte : «  Et l’amour tourne à jamais me souffle le Cantique. » De cette parole qui comme « un vin précieux » réveille « les endormis » surgit ce mystère de la vie et de la création où s’origine ce désir d’écriture porté par tous les « mots du monde » : « Sulamite/je t’aime/à travers tous les mots du monde/Sulamite ». Au cœur même de la douleur, en cet entrecroisement perpétuel de la vie et de la mort surgit la grâce d’une parole ressuscitant l’ardeur de dire et d’aimer que porte le poème, à la façon d’une rose sans pourquoi et sans explications nous ouvrant aux mystères de l’être : « passion/de la parole vive/ultime refuge de l’être/rédemptions du duende/lentes pulsations/d’une vie pour de vrai/ma disgrâce et ma grâce/


« Et je te lis
Salomon
Depuis des millions d’années
    La poésie c’est la réalité
La poésie c’est la réalité
Je l’éprouve dans chaque plissement de mon corps
Dans chaque repli de mon cœur
Dans les replis ensanglantés de mon esprit
Aux confins du sens et du non-sens
Avec toi
Je me tuerais
    And it’s almost like salvation
Pour trouver le mot juste
Le mot contenant tous les mots
Le sésame
A même de tout révéler
    And it’s almost like salvation
Je te lis et je n’ai plus peur
D’être rien
Je te lis et je scintille
Dans le frémissement de l’instant
Je suis
Un homme-question
Je suis
    Le berger des roses

Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

  J ean-Claude Pirotte : arpenter le monde L’écriture de Jean-Claude Pirotte semble liée à un besoin d’arpenter le monde, de se nourrir de p...