Estelle Fenzy – Une saison fragile – Editions La Part commune, 2023

"Léonard Cohen disait que c’est à travers nos failles, que la lumière peut entrer… Estelle Fenzy en fait en quelque sorte le mot d’ordre de ce recueil qui d’entrée revendique avec grâce et délicatesse sa lumineuse fragilité librement assumée. A la rencontre de sa propre vie, le poème tisse l’étoffe des jours pour « sauver/ un instant de paix intérieure/ dans la houle du monde ». Au détour d’une phrase revient l’éclat d’un souvenir comme le fantôme étourdissant d’une présence réelle : « J’ai gardé/tes chaussures préférées/pour que tu reviennes/marcher dans mes rêves ». Avec délicatesse se ressuscite des présences, par petites notes ou traits à la façon d’un tableau impressionniste : « Il y a des mots/qui meurent/avec les gens/Je n’ai pas dit/Papa/depuis longtemps ».
Ainsi l’écriture ne serait être le chemin définitif mais peut-être juste une direction à la façon d’une boussole ou à la façon du jour qui se lève « si beau/qu’il n’a que sa lumière/à donner ». Le deuil qui surgit et parfois transperce la page devient ainsi « la langue du blanc, de l’espace et des marges » quand arrive ce moment de l’existence où « l’espace se retourne » et où tous « les visages enfouis/viennent quémander/leur nom. » Quand l’absence balbutie et ne trouve pas ses mots comme si tout devenait blancheur et neige, il reste quelques présences nous rappelant à la vie à l’image de ce chat qui « choisit d’aimer ». Comment penser la perte qui parfois à l’aube nous transperce : « Je pense à toi souvent/devant mon café noir/Peut-être/les âmes des morts/attendent au fond des tasses/d’être bues et reconnues. »
A l’image des marins épuisés, il s’agirait alors de crier CIEL et non plus TERRE. Le poème alors se revendique comme « un effondrement de soi/que l’on recueille et reconstruit » et qui consisterait alors « à tailler sa pierre de désir », « à désunir la nuit ». Lorsque « les vivants et les morts/font une étrange famille/une conversation du dimanche/autour d’une table d’absence », l’image poétique surgit de sa part de perte et de manque comme une sorte « de mémoire à atteindre » ou à retrouver. A la façon de cet arbre dans l’hiver qui montre « comment perdre et comment espérer. » Face à la disparition, au passage sans fin des saisons, l’on souhaiterait alors de se couvrir « de mots robustes/Mais je reste comme/le givre sur la fenêtre/ma propre raison de disparaître. » A travers les passages du temps, revient le souvenir des premières fois et des dernières. Ainsi : « Il y a/une langue/pour la nuit/une autre/pour la nuit/une autre/pour le jour/et celle qui nomme/cet entre-deux/ POEME. » Peu à peu revient le souvenir des jours heureux : « J’ai bien fait/de me lever/le soleil ruisselle/comme une femme heureuse. » Le poème redevient alors floraison : « J’ai retourné/ma terre intérieure/pour que vienne/le poème/-sa grâce sous/le poids des mots/Ce sont mes mains/qui ont fleuri. » Au-delà du temps des départs : la maison vidée de ses rires d’autrefois : « Baby blues/dépression/post partum/on prévient/on informe/on console/qui prépare les mères/à la douleur du post partir ». Un sujet si peu abordé et pourtant si prégnant… si important. Et ainsi survient alors les prémices d’une conclusion : « Vivre/est l’histoire d’une perte/Chaque jour/nous nous emplissons/de ce que nous n’avons plus. » Mais de ces brisures surgissent parfois le plus beau des textes…
Extraits :
L’amour
c’est ma robe qui tourne
autour d’un centre
qui est toi
*
Fais
comme si
les poèmes
couraient les rues
Imagine
l’un deux
trébuche
C’est lui
qui t’aide
à te relever
*
Fais
comme si
mon poème
c’était ta maison
Imagine
son toit chantant
ses murs soyeux
ta lumière calme
qui gravite"
Véronique St-Aubin Elfakir

 Marie Faivre- Lentement le paysage brûle ; Dans le silence qui s’amoncelle – Lyon, Les Presses Littéraires, 1996 et 1997

Dans les poèmes cristallins de Marie Faivre, il y a des maisons perdues où les pierres se souviennent, des jardins parcourus de voix, flamme minérale, veilleuse immortelle, accompagnée de l’odeur des glycines. Le constat serein d’avoir vécu « tout ce qui me touche/chaque heure/jusqu’à la dernière » avec une intensité que l’on devine frémissante de « vies innombrables » Quand l’image prend « racines et devient lecture », alors surgit le poème comme une porte ouverte qui nous mène vers le « plus lointain secret ».
Avec le temps du poème surgit « une saison de lumière fertile » qui ruisselle « sur nos terres/restées en hiver ». Il s’agit de retrouver le mot resté en souffrance que « seul/le regard qui aime/saura l’entendre. » Entre l’être et le rêve, il y a toujours la rivière des mots à la recherche de celui « qui fera naître le commencement ? » Et un jour de nouveau « le printemps/ fait sa maison/dans le soleil des mots » dans un monde nomade où l’inconnu coule dans les veines « Savoir qui tu es/appartient à la liberté du vent/à l’instant qui vient/Dont nul ne sait/ce qu’il enfante. » Quand la parole rejoint l’acte « alors la présence s’inscrit/à sa juste place/dans la mémoire du cœur/devenue sans limite. » Du voyage de la vie surgit alors une sorte d’épure délicate où l’écriture devient dentelle de l’être.
Extraits
MAINTENANT…
Maintenant
Tu connais la suite
Rien ne nous appartient
La lumière nous est prêtée
Tu t’en souviendras
Quand l’éclat éphémère
Par un air de luth
Fera scintiller
Un petit coin de paradis
La lumière nous est prêtée.
CHEMIN DE MOTS
Dans le paysage
Les mots se promènent
Avec l’autrefois et l’aujourd’hui
Liés
Dans la même nuit
Quand les mots se rencontrent
La lumière
Vendange des trésors
Aux fontaines de nos journées
C’est alors
Que le fil du paysage
S’est noué entre nous
Par le chemin qui se découvre
Il reste parfois l’obscur
Où le cœur trébuche
Les mots sombres s’enchaînent
Sur la trame des malentendus
La lumière nous revient
Par la musique de tes gestes
Lorsqu’ils sèment
Entre nous
Des mots attachants
Ensoleillent le paysage
Que l’hiver avait décousu.
Véronique Elfakir
Note de lecture - Revue Terre à ciel -
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Stève-Wilifrid Mounguengui, Marc-Henri Arfeux et 8 autres personnes

 Dernier numéro de la revue Terre à ciel

Stève Wilifrid Mouguengui – Cahiers d’adieu à la mélancolie – La Kainfristanaise, 2024
Œuvres picturales de Prajna Yun
Le très beau liminaire qui ouvre le recueil nous emporte d’emblée sur le fleuve lumineux de l’enfance, ailleurs, plus loin que jamais, là où surgissent « le fantôme des voix anciennes et des lieux dont quelques lambeaux errent encore dans nos territoires intérieurs ». L’écriture, « ce vol d’oiseaux » par-dessus la canopée vibrante permet à la fois de susciter et ressusciter les ombres absentes mais aussi d’aller à la rencontre de soi : « Écrire, c’est aller, pas à pas, vers d’autres saisons sur les traces de l’homme que l’on ne cesse de devenir. » Ainsi ces cahiers cousus au fil du temps et de la marche n’ont pas pour vocation d’être un remède à la mélancolie qui nous constitue mais « de puiser en elle la lumière qui éclaire le poème ou, ce qui revient au même, la vie. » Une façon « d’entrer pieds nus dans la parole, d’incendier la nuit du monde ou de raviver les lucioles. »
Sur les rives de cette mélancolie qui nous habite, l’existence devient « une longue traversée » ou « Nous n’avons su être autre chose que des nomades ». La mémoire devient alors « un long fleuve qui se tord et qui chante », où les palmiers dansent sous l’orage. Les mots tour à tour deviennent espace, envol ou territoire à parcourir : « Les mots qu’il suffit de déplier pour respirer la terre, des mots-odeurs, des mots-ciels, des mots-migrants » mais aussi parfois maison ou refuge sur les chemins de l’exil : « Je pars. Et je pars comme je suis. Avec mes racines ailleurs et mes feuillages ici. Les vents agitent les fleurs. Je pollinise. Chaque fleur est un nouveau monde. »
Quand rien ne prépare à l’infranchissable deuil et que reviennent images et voix comme un inlassable écho, il reste la marche pour sans cesse faire rejaillir l’étincelle de la vie : « Les fleurs de nos chemins composent des bouquets de lumière. /Ne jamais s’arrêter de marcher/Pousser la porte/Oser l’enfance pour renaître. » Au fil de ces pérégrinations surgit alors la douceur d’un apaisement possible où de seuil en seuils l’ombre devient soudain lumineuse, l’existence devient fulgurante météore où reste ce don brûlant d’avoir été aimé, où le désert devient « désir ardent ». A travers chaque signe tremblant revient une silhouette lancinante étendant son linge sur la corde, « Un enfant gai courait entre les draps qui battaient au vent. »
De ces mots qui viennent éclairer le pas surgit la pluie éclairant le poème pour traverser « les jours arides » : « Comme la flamme dans l’ombre/J’ai voulu semer des signes qui éclairent nos pas/Des récits murmurent sur le sable/Je suis le petit fils de la parole/Le déshérité qui marche sur une autre rive du monde/Me voilà nu tel qu’hier sous les averses/Les orages et les éclairs récoltés dans mon enfance/Traversent la nuit de mon poème. » Quand la mémoire est « un ciel déchiré/où naviguent des pirogues fantômes », rien cependant ne peut venir achever le poème qui se confond avec la trajectoire de chaque moment tout entier ouvert à l’altérite et au devenir frémissant de cette aventure d’être en vie. Tout comme chaque lieu parcouru devient ce livre ouvert où renouer le fil distendu de nos racines « Je voudrais, pour finir, un poème qui soit une prière aux lieux, une chanson, un cantique. »
C’est en définitive à travers l’horizon maritime que se crée une sorte d’appartenance tissée de petites joies aussi belles que fragiles : « Ce qu’il y a de bonheur tient dans un coin de terre. Une touffe d’herbe. Un paysage. Là, au cœur des paysages, je suis devenu veilleur de beauté. Ce temps d’émerveillement antérieur à l’expérience du langage. Ce temps où l’on ne sait ni dire ni décrire ce dont les sens s’émerveillent déjà ». Soudain alors revient l’enfance retrouvée avec le goût de l’amour où Il ne reste plus pieds nus comme dans une eau lustrale « qu’à rentrer dans la parole ».
Extraits
Les signes
Stèles qui tremblent au milieu du désert
J’écris
J’écris depuis toujours
Sans abris sans demeure sans terre
écriture nomade
signes migrants
Tu te dévoues depuis ce temps-là
A recoudre la lumière
Ne t’en fais pas
Le linceul de ta mère est un poème
Recueillir le jour dans tes mains
Cette lueur perlée entre tes doigts
Ta seule prière en attendant la nuit

 Revue Terre à ciel


Dans les sentiers du verbe : Les poèmes jardins de Véronique Saint-Aubin Elfakir

Il y a deux manières d’entrer dans un jardin : en franchir la grille principale, ou passer par un portillon latéral caché. Tentons cette expérience avec Jardin de mots que Véronique Saint-Aubin Elfakir a tout récemment publié aux Éditions Unicité. Commençons par le seuil : « Il y a ce poème,/ Jardin où tu touches terre,/ le peuplier d’un mot dévoile/ Son allée incertaine,/ Il y a cet éclair de l’instant/ Dans la chute d’un fragment. » (p.9). D’emblée, le poème est jardin, d’emblée il est cet « il y a » du toujours absolu, vivant instant d’intemporel que disent les mots entrelacés à l’expansion du végétal. Tout est donné comme une offrande en évidence, parole et jardin s’accordant au « tu » qui en reçoit le don et reconnaît cette vérité première. Liant le vertical aux sinuosités du sol par l’ « allée incertaine » - qui est autant celle du feuillage ascensionnel (j’allais dire flamme ou rivière) qu’un vrai chemin de terre, « le peuplier d’un mot » ouvre ce livre d’un dévoilement premier. Si le peuplier est un mot, le « jardin où tu touches terre » désigne aussi bien la réalité de l’humus nourricier qu’un asile spirituel déployé dans le langage. Aussi, le jardin verbal de Véronique Saint-Aubin Elfakir est-il aussitôt le lieu d’un retour et d’une naissance, l’ « allée incertaine » dessinant le mouvement d’une pensée sensible qui s’improvise pas à pas. L’éclair de l’instant, le fragment venu par sa chute, sont les révélations qui en résultent. Ce double dévoilement de l’allée et de l’instant, même par le léger déséquilibre de l’incertain et de la tombée, ou justement grâce à lui, est déjà forme d’un accomplissement. Le poème peut alors poursuivre son chemin d’éclosion : « Tu prends langue/ Au cœur des fleurs, rouges pivoines/ D’un désir épanoui./ Il y a cette tempête/ De langage/ Où tu cultives l’incertain. », (p.9). La voix inaugurale prend « langue » comme une plante ses racines, et c’est au centre flamboyant des pivoines et du désir que s’effectue cette incarnation, la langue étant effectivement chair autant que vibration. Le jardin du poème est donc pur devenir de l’éros verbal qui veut en lui la floraison. Il se gonfle de ses deux substances étroitement unies qui le font à la fois maison naturelle et cosmos de mots. Cette unité en miroir se laisse d’ailleurs lire dans la disposition même du texte où ne cessent de s’appeler et de se répondre les doubles, comme si poème et jardin se reflétaient l’un en l’autre. Ainsi, la formulation inaugurale « Il y a » ou l’adjectif incertain, deux fois donné, au féminin puis au masculin, comme si Yin et Yang, implicitement, s’y laissaient deviner. Et la plus belle fleur, précisément cultivée par le « tu » s’adressant à lui-même, est justement d’incertitude. Rien n’est jamais entièrement donné qui ne soit un pari, un risque assumé du poème en son jardin.

 

 

J’ouvre maintenant le livre à son milieu approximatif et accueille ce qui provient de ce hasard : « Juste un instant de l’être…/ Sur un parchemin de nature déroulée/ Un rêve de pierre et de feuilles sèches/ Comme un koan secret » (p.37). Comme toujours, le hasard fait bien les choses, puisque ce poème figure deux fois dans l’ouvrage : au centre et sur sa bordure extérieure, en quelque sorte de l’autre côté de son mur de clôture, dans la quatrième de couverture où il apparaît en qualité d’emblème de l’ensemble. Bien qu’il soit quatrain, mais un quatrain très bref et laconique, il a presque la forme d’un haïku dont il possède aussi l’étrangeté immédiate en sa simplicité, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles il est répété en deux lieux différents du livre. Avec lui, le jardin se réduit à l’essentiel : quelques signes et quelques formes sèches où la nature est support d’écriture, songe minéral et végétal d’automne ou d’hiver, sans la luxuriance des pivoines (au demeurant si souvent présentes elles aussi dans la poésie japonaise). Ce rêve parchemin reçoit une empreinte, celle d’un simple « instant d’être », moins qu’un signe d’écriture, ou plus, dans une sublimation de tout tracé et de toute parole, les mots rémanents du texte qui en fixent la présence se résorbant dans celle-ci par le « il y a » implicite de ce presque mantra, à peine prononcé mentalement. Le poème se limite au très peu d’éléments qui le constituent et le soutiennent, sur la lisière de l’immatériel, à la manière des koans, ces énigmes zen qui possèdent l’aptitude, par leur sidérant mystère, de stimuler l’éveil. Mais c’est ici un koan au second degré puisqu’il se renforce d’un secret. Faut-il entendre une énigme dans l’énigme, comme un infracassable noyau d’indicible ? Un koan plus énigmatique que tous les autres ? Un koan caché au centre du poème et dont seule la forme pure, évidée par le nom, manifeste la substance ? Ou bien, l’équivalent non verbal d’un koan donné dans la seule apesanteur de l’instant ? L’être lui-même, soudain réverbéré dans la sobriété de la langue, en quelques vers évasifs ? Tout cela sans doute, mais, selon la logique des koans, de façon flottante que n’épuise nulle solution. 
Le poème, en tout cas, est toujours patience d’un double chemin dans le frémissement du sensible et la très fine trame ontologique du monde : « Sur un sentier de vocables/ L’intensité d’un être au monde// Cueillir l’apparition// Le mot est une fleur// L’immensité du nom/ Un morceau de ciel » (p.19). De nouveau, le texte se réduit à l’essentiel, laissant habiter le vide et résonner par lui chacune des devises qu’il formule, affirmations d’être, préceptes, définitions, comme les atomes d’une sagesse révélée par visions successives, encouragées les unes par les autres et simultanément autonomes comme des pétales à la surface de l’eau qui les emporte - mais non pas vainement car un trajet se tisse qui va du « sentier de vocables » à « Un morceau de ciel ». Tout à l’heure, la méditante touchait terre, et maintenant, elle s’élève graduellement vers l’immense, dans un double mouvement d’ouverture et d’accueil, si bien que l’espace et le fragment viennent s’ajuster l’un à l’autre. Au milieu est le mot fleur, non au sens mallarméen d’ « absente de tout bouquet », tout au contraire dans la mesure où ce mot participe justement de la nature fleur, tout comme la langue s’incarnait déjà dans les pivoines. Il est une éclosion, un cosmos complet, une expansion unifiée à partir de son centre (faisant aussi songer à l’ouverture d’un éventail, l’une des figures symboliques récurrentes de l’ouvrage), et c’est pourquoi il donne accès par le « nom immense » au tesson de ciel prélevé dans l’étendue illimitée de l’azur. On ne peut manquer de remarquer que cette assomption dans l’être suit une courbe de valorisation linguistique des simples « vocables » jusqu’au « nom » en passant par le « mot », comme si se révélait et se disait graduellement le pressentiment d’une présence. A l’image du jardin, qui est en soi totalité rassemblant l‘infini monde dans sa clôture, le poème détient l’immense par le fragment. On songe à la pensée dont toute l’ambition, selon le philosophe Gilles Deleuze, est de rapporter dans ses filets un petit morceau de chaos, mais ici, il ne s’agit pas de capturer la réalité tumultueuse des phénomènes dans les mailles des concepts. On devine que le poème ne dispose ses mots que dans le but bien plus profond de refléter et d’être, d’accorder son effort d’expression à la vie pure et de se laisser devenir en elle pour mieux atteindre sa propre vérité changeante.

 

 

Cette vertu participative explique pourquoi l’écriture poétique de Véronique Saint-Aubin Elfakir épouse si aisément les formes mouvantes du monde. Entre elle et lui se glisse bien plus qu’un jeu analogies. L’errance d’exister dans le scintillement spirituel de l’écriture et les métamorphoses élémentaires qui ne cessent de traverser les présences sensibles sont les deux faces d’une même réalité où se joue le mystère de l’être : « Des volutes de phrases aux éclats incertains/ Déambulent sous le ciel/ Dans le vacillement des mots/ Paysage de sable et de roches » (p.23). Comme le précise la présentation du livre en quatrième de couverture : « Les mots ici tentent d’exprimer l’indicible qui est l’essentiel pour renaître au monde. Peu à peu le lecteur éprouvera pleinement que c’est dans le ressenti que tout se dévoile, que prend forme le langage comme un chemin de connaissance vers soi. » L’intime et la chair du monde sont en effet liés par cet appel. Le même poème se poursuit d’ailleurs par ces vers d’affirmation fragile : « Cette terre poétique vaste/ Lacunaire/ Brisée/ Comme ce corps désirable de l’amour/ Dans le blanchissement du temps » (p.23). A nouveau se dialectisent l’immense et le ténu, mais cette fois par l’intermédiaire du manque, de la fragmentation et de l’insurmontable dualité à l’image de celle des corps et des êtres. La parole oscille entre l’expérience de l’expansion poétique inhérente à la terre, et l’usure temporelle qui blanchit d’avance le corps de l’amour, si bien que le mouvement d’amplification cosmique s’accompagne d’un extrême sentiment de solitude et de précarité. Le poème s’efforce d’unir et de faire renaître les éléments du monde, sans obtenir, une fois encore, de certitude, comme on le lit en filigrane dans les derniers vers : « Lapidaires lueurs/ Blessures recousues/ Sous l’incantation/ Verbale de la vie/ Mousse herbe chant/ Abandon… » (p.23). Au lieu du jardin floral qui lui donnait sa pulsation rouge, le poème, devenu chant d’invocation et de conjuration, s’identifie désormais aux plus modestes formes de la vie végétale, mais aussi les plus tenaces : la mousse et l’herbe. En territoire d’abandon, ne faut-il pas ces vies patientes et minuscules qui en dépit de tout continuent de s’exalter ? Même là où l’incertain gouverne et semble céder la place au vide, demeurent pourtant cette herbe chant et cette mousse poétique qui évoquent à la fois les jardins secs des temples japonais et les espaces désolés des régions nordiques ou des hautes montagnes isolées. Des « Lapidaires lueurs » à l’ « Abandon », le poème dit cet ostinato menacé qui ne cesse pourtant de lancer son signal, comme un phare dans le brouillard.

 

 

Cependant, « Il suffirait d’une tige/ D’un presque rien/ Comme une porte d’entrée » (p.31) pour que poème et vie redeviennent possibles. La germination et la croissance de l’être végétal le plus mince est déjà promesse de tout un jardin dont le seuil s’ouvre d’avance. En effet : « Des vacillements du monde/ Surgit un poème tremblant/ Suturant la faille des jours/ Un chemin d’herbes folles/ Tous ces clairs obscurs/ De la route » (p.27). Le poème est à la fois un acte guérisseur et le libre tracé exubérant d’une nature restaurée. Il en épouse intimement les cycles et la substance, lui donne son axe et la rend à sa vocation première de jardin où le sens redevenu mouvement est vivante ouverture : « Un bourgeon surgit soudain de la blancheur/ De la page/ et tout recommence… » (p.27). De fait, le livre tout entier se fait jardin bruissant que le lecteur peut explorer, où l’émotion le gagne de page en page quand soudainement il assiste à cette renaissance : non plus seulement la ferveur d’un espoir, mais le don miraculeux d’un bourgeonnement. La blancheur initiale de la page est donc parfait silence permettant cette métamorphose, mais aussi, de manière presque invisible, délicate allusion au passage de l’hiver au printemps.

Délicatesse est bien le maître mot de ces poèmes dont les vides ne sont pas toujours signes muets de blessures et de manques. Ils apportent aussi les intervalles d’une pure transparence aérienne où se déploient finement les présences et les mots : « Les bouleaux blancs se balançant/ Dans le vide/ La balafre d’une hirondelle / Dans le ciel » (p.29). Ici, c’est l’oiseau véloce qui est balafre dans l’espace d’un ciel que son rejet au dernier vers laisse immense et intact. Ainsi comprise, l’entaille de l’oiseau est davantage la fulgurance d’un signe qu’une simple déchirure. Le fait est que la balafre n’incise le temps que pour restituer sa place à une mémoire conjurant la perte, plutôt que pour meurtrir : « Quelques silhouettes sépia/ Qu’une soudaine musique fait ressurgir/ L’écho de mille pertes/ Dans l’isba de l’enfance/ La mémoire est un éventail d’argent/ Qui fige le temps/ Le souvenir est l’onguent de nos solitudes » (p.29). La grâce de ce poème est que nous n’en saurons pas davantage. Quelques traces à peine posées à la surface du langage, impondérables et mystérieuses, comme doit l’être le souvenir quand il revient sur la paume du temps soulager l’âme du fardeau présent qu’elle affronte. Tout vient de loin, non d’un jardin cette fois, peut-être d’une forêt, et bien sûr d’une maison, mais irréelle par son nom d’isba qui nous emporte à lui seul vers un monde magique évocateur des contes et des légendes de notre prime jeunesse, un pur emblème universel de l’asile, comme la maison des musiciens de Brême où toutes celles, rêvées ou jouées, qui habitent encore en nous, à l’instar de la maison natale de Pierre Seghers : « Un nom que le silence et les murs me renvoient,/ Une maison où je vais seul en appelant/, Une étrange maison qui tient dans ma voix/ Et qu’habite le vent » (Le Temps des merveilles, Editions Seghers). Dans le poème de Véronique Saint-Aubin Elfakir, ce n’est pas une voix qui s’élève, mais une musique faisant « écho de mille pertes ». Qu’elle soit maison natale où le poète déambule en appelant une âme tutélaire, ou bien « isba de l’enfance », la maison des origines, réelle ou imaginaire, est toujours une absence capable de hanter durablement. Mais celle de Véronique Saint-Aubin Elfakir est aussi un « onguent » appliquant sa vertu cicatrisante aux béances de la vie. La fin de ce poème confirme la métaphysique de la délicatesse de manière particulièrement subtile : « Cela fut comme un matin/ Irrévocable/ L’existence, Un labyrinthe de signes/ Des taches de lumière/ A glaner/ Motif infini d’un tissage délicat ». Les êtres et les présences sont en effet à peine disposés à la surface infinitésimale de la parole. Un par un, ils participent du « tissage délicat » de celle-ci, donnant à la poésie cette légèreté de membrane translucide capable de capter les souffles, les gouttes et les reflets, d’unir tous les dédales du sens aux floraisons de l’être.

 

 

C’est pourquoi les mots participent d’une double nature florale et évidée - mais d’une façon toute substantielle qui leur donne profondeur et densité : « L’iris d’un mot/ Comme une entaille de couleurs/ Pupille d’un regard ouvert/ Sur l’horizon », (p.35). On observera qu’une fois encore, au lieu de longues périodes lyriques, Véronique Saint-Aubin Elfakir préfère poser un à un quelques noms, comme des pétales ou des baies formant au sol ou sur l’eau d’un bassin une composition calligraphique éphémère. Ce qui n’empêche nullement dans le même poème que la pupille du mot soit aussi « Passante d’un étrange printemps/ Au bord du fleuve du langage », ni que « L’émotion palpite ». Délaissant tout effet rhétorique, la tresse de langage préfère jouer d’échos à distance pour constituer ce courant verbal, notamment par des jeux d’allusions, comme celles qui conduisent de « L’iris d’un mot » à la « Pupille d’un regard ouvert », pour s’ouvrir à la fin du poème sur l’ensemble d’un visage : « Syllabes en partance/ Le reflet d’un instant sur un visage/ Déployé. » Comme l’iris initial, le visage est fleur épanouie. Son unité provient d’un mot voyant aux vertus chromatiques et émotionnelles, capable de fixer le devenir universel en cette expansion parfaite qui relie le poème à lui-même. Ailleurs, le pouvoir des mots permet qu’un autre visage issu du passé se reforme et reparaisse : « Un visage effiloché par le temps/ Surgit/ Au détour d’un sentier », (p.45). Souvent, on le remarque par exemple dans ces deux poèmes, Véronique Saint-Aubin Elfakir isole un mot nodal à l’instant précis de son exacte radiance dans la trame de la parole. C’est le cas du participe passé « Déployé » qui vibre presque comme un substantif dans la stase d’épanouissement final qu’il donne au poème. C’est également le cas de « Surgit » dont se trouve de cette façon renforcée et soulignée l’essence d’apparaître soudain. L’art d’être jardin est bien là, en ces éclosions subites qui font de l’ensemble du recueil un livre des manifestations infinies, sans cesse relancées dans l’aventure du langage : « J’écris pour capturer/ Le souffle de l’instant/ Je suis redevable à chaque mot prononcé/ D’une somme d’existence/ J’écris/ Cet éventail entre vide et présence/ Ce paravent d’ombres et de lumières/ De l’existence », (p.65).

Texte, photographies et œuvres éphémères in situ au Parc de la Tête d’Or de Lyon :
Marc-Henri Arfeux


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 Singularités poétiques - Paris, L'Harmattan, 2022


Couverture Singularités poétiques



En interrogeant notre rapport au monde sur le mode de l'exil, du mystère de l'être et de l'incomplétude, la poésie tente de capter cette épiphanie de l'être qui nous ouvre aux vertiges de la présence comme une fulgurance.


La création nous permet alors de trouver refuge dans l'imaginaire de la langue que chaque poète fait résonner à sa manière et dont nous tentons ici de faire écho à travers ce recueil d'articles ou de notes de lecture parcourant différentes époques et styles pour écrire le poème bariolé du monde.

 


Dire cela - Paris, L'Harmattan, 2011





J'en appelle à ton visage, étranger

de sel, de vent, d'ambre, d'espoir.

Jardin fermé

Autre tu es

 Autre, tu demeures

fugitif étranger

 un instant capturé.


Ton regard incisif

dénude ma solitude

l'exil inquiet de ma parole.


Toi,

qui dans cesse te retourne et me détourne

Toi,

l'insaisissable,

incessant voyageur de l'improbable,

reste l'obscur,

l'inatteignable,

ne met pas fin à ma faim,

laisse ma soif ardente,

dans le désert de l'attente.

Abîme secret d'un dévisagement,

où d'une rencontre,

l'oasis s'envisage.




Tournoiement


Le poème n'est pas la capture de l'être

mais son tournoiement,

vers l'autre toujours, derviche du passage.

Oiseau au corps ouvert,

l'éloignement est son attache,

l'étranger est son lieu.

Intime extériorité s'abreuvant

à la source du langage

pour dire encore l'inespérée attente

dans l'encre exilée de nos mots

jetés en appel,

ces ombres de lumière

qui forment

le relief de nos vies.

Dédié au mystère ordinaire

des jours,

il est cette solitude native

transmuée en don

où l'humain s'écrit

en blessure d'espoir.

Sans visage, c'est une main tendue

à qui se reconnaît

jusque dans la brisure.

Vision ouverte,

à la beauté d'un instant suspendu,

dans l'entrebâillement

de ce qui nous fait grâce.


Sans fin, passer la parole,

en faire acte...



Nom nomade




 


La langue est notre mirage tournant autour de l'inaccessible objet pour écrire quelques paroles de sable et de vent... Elle trace ainsi, en son intensité furtive, les contours d'un manque qui donne forme à notre désir. De cette vraie vie toujours absente, restent la création, le mystère. Nous croyons saisir l'ineffable frontière mais elle est toujours ailleurs.

Que tout finisse seulement en évocation...comme si nous n'étions là que pour dire. Le nom est notre seul guide pour éclairer ce qui nous déchire et nous éblouit : pétales, ailes, tendresse, séparation, présence, perte, quelques insignes de beauté au sein de la douleur. Ainsi, de la parole surviendra peut-être le chemin d'un métamorphose



Beauté fulgurant l'existence,

Chaque moment est extase de finitude.

Du manque à vivre,

au reste à dire,

l'univers est cette langue oubliée,

oraison de nos voix brèves,

adossés à l'impossible.


Mots à la racine fragile,

soleils nocturnes de l'illimité

sur la pierre du temps,

je m'étoffe en vous,

semeurs infatigables




Sur un parchemin de soie se déroule, indéfiniment

le mot indéchiffrable, miroir de l'univers.


A travers l'infini d'un trait, le vocable se rêve

vision, fulgurante de l'éclair, lignes de faille et d'ardeur

dont le texte ne forme que l'éclat d'une brisure.


De ces fragments disjoints, chaque être réuni

forme la vérité de l'ensemble.


D'âge en âge, il n'y aura toujours qu'une seule

première fois, à chaque parole retrouvée....








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