Kathleen Raine : « La fleur du monde », par Véronique Saint-Aubin Elfakir



Pour Kathleen Raine, le monde de l’enfance semble s’apparenter à un jardin paradisiaque dans les landes écossaises. En effet, son tout premier souvenir se rapporte à l’image de fleurs de groseilliers longuement contemplées, comme le relate le premier volume de son autobiographie [1] : « (…) je les contemplais, ces corolles minuscules et parfaites, au cœur secret, dans le ravissement d’une connaissance extatique ». Ce ravissement s’accompagne d’un sentiment de reconnaissance et de présence totale qui n’est pas sans évoquer ces « instants d’être » chers à Virginia Woolf où la réalité semble se condenser en quelques éclats mystérieux. C’est ce sentiment d’union ou de réunification avec la nature qu’elle n’aura de cesse de vouloir retrouver à travers sa vocation artistique et que de nombreux poèmes ne cessent de célébrer :

J’avais pensé écrire un poème différent,
Mais, m’arrêtant un instant dans mon jardin à m’abandon,
J’aperçus, tout d’un coup, le paradis descendant dans le soleil
Matinal
Filtré à travers les feuilles
 [2]

Il n’est pas anodin de noter que le premier geste de son père à sa naissance fut de glisser entre les doigts du nouveau-né, une rose. C’est donc sur une fleur que s’ouvrit en réalité son premier regard. Cette « extase » florale fait donc écho à cette inscription symbolique paternelle au sein de la beauté du monde qui lui est ainsi donnée à contempler. De sorte que la fleur deviendra progressivement pour elle le paradigme de la création poétique à l’issue d’une expérience qui semble faire écho à ce premier regard.

C’est toutefois sa mère qui lui transmettra ce goût pour la poésie, elle qui récitait le paradis perdu de Milton au grand vent de la lande et qui se mit à lire les Upanisads à plus de quatre-vingt dix ans. L’enfant connaîtra ses premiers émerveillements dans ses terres écossaises dont elle gardera toute sa vie la nostalgie comme un éden perdu. Après des études de botanique à Cambridge et deux mariages qui se solderont à chaque fois par un divorce, elle se tourne alors définitivement vers la littérature.

C’est durant l’été 1940, dans la cure de Martindale, qu’elle connaît une expérience extatique similaire à celle de sa première enfance. Elle est assise à sa table de travail, en train d’écrire un poème. Devant elle, se trouve un vase contenant une jacinthe. Elle se sent alors happée dans tout son être et a alors l’intuition claire et irréfutable du flot intarissable de la vie : « Cette forme dynamique était, semblait-il, d’ordre spirituel et non matériel, ou elle était une matière plus subtile, ou encore la matière elle-même perçue comme esprit. [3] » En cette théophanie de la vérité, ainsi qu’elle l’a décrit, vérité et beauté se présentent dans l’instantanéité d’une perception pure : « Je ne voyais pas la fleur, je la vivais. J’éprouvais cette vie de la plante comme un lent flux ou écoulement de lumière liquide, d’une pureté absolue. J’appréhendais, confondus en une même essence, structure formelle et processus dynamique. »

La jacinthe n’est donc pas vue, elle est vécue, en une totale symbiose. L’expérience visionnaire de la jacinthe permet à la poétesse de se percevoir elle-même rayonnant de la même force de vie : le cœur animé de soleil, d’or saturnien, pour lui permettre la transmutation poétique : « C’est moi, le savais-je, je suis cette fleur, cette lumière est moi-même ». Ainsi la fleur réalise t’elle la synthèse entre le plan matériel et spirituel où se donne à lire cet au-delà du monde qui devient le paradigme de la quête poétique de Kathleen Raine recherchant l’unité ultime sous les reflets changeants de la diversité : « Je commençai à percevoir qu’il y a un ordre dans la vie, ou plutôt que la vie est un ordre, aussi effacé et dégradé soit-il, et pour la première fois depuis mon enfance, je sentis que j’étais chez moi."

Tout se passe alors comme si elle percevait les choses dans leur réalité, sous leur vrai visage «  comme si j’étais dans ma véritable patrie, là où dans un certain sens, j’avais toujours été et je serais toujours. Ce sentiment quasiment permanent d’exil et d’incomplétude qui est, je suppose, l’état de conscience normal de l’homme s’était dissipé comme un voile tombe devant les yeux. [4] » Ceci la relie imaginairement à sa mère qui sur son vieil âge lui avait raconté une expérience similaire où un jour qu’elle était assise parmi les bruyères, elle vit « que la lande était vivante  » et renvoie également à un souvenir de sa grand-mère maternelle qui possédait un tableau représentant une montagne en crue qui bondissait sur ses cailloux. Ce tableau était la fenêtre par laquelle elle s’évadait pour échapper à son univers de briques. Elle lui disait qu’elle le contemplait si longtemps qu’elle finissait par avoir l’impression que l’eau était réelle et qu’elle-même était là bas. De la même façon, Kathleen Raine décrit un ruisseau gonflé d’eau par les pluies incessantes où elle comprend alors que les êtres humains luttent éternellement contre les grand courant qui les emporte et en lui résistant, se détruisent tant sa force est grande. Si on l’épouse, en revanche, cette force et cette énergie nous soutiennent et deviennent nôtre ainsi que nous l’enseigne le Tao. Ce panthéisme et ce goût pour les mythes fondateurs qui lui viennent de cet héritage maternel écossais ne cesseront d’alimenter son œuvre.

La contemplation de la jacinthe réveille sans doute le souvenir de cette vision non dualiste de l’enfant émerveillé par une branche de groseilliers. Surgit alors l’évocation d’un temps où la séparation n’avait pas encore cours en une sorte de paradis perdu que chaque poème tendra à faire ressurgir : Il y avait, au tout début, je m’en souviens, un lieu de bonheur parfait, rayonnant du soleil de Pâques –pure lumière, pure chaleur vivantes. Je connaissais mon lieu, car il se confondait avec mon être. C’était là le commencement d’un rêve qui revenait sans cesse au cours de ma prime enfance –le rêve sans doute, de ma naissance au monde. L’esthétique ne se sépara pas d’une quête philosophique et surtout spirituelle « où vérité et beauté et beauté vérité » selon les mots de Keats. Elle retrouvera ce même sentiment de retour au pays natal, en Inde où mieux que partout ailleurs le sacré côtoie en permanence la matérialité. Car pour Kathleen Raine, « Le but de la vie humaine est la compréhension et l’accomplissement total de cette humanité archétypale, notre identité spirituelle véritable.  »

La nature devient alors le lieu de révélation d’une présence épiphanique dont la fleur se fait l’archétype :

Présente, éternellement présente présence,
Jamais tu n’as cessé d’être
Ici et maintenant en chaque maintenant et ici,
Et tu apportes encore
De ton trésor de couleurs, de lumière,
De parfums et de notes, la chanson du merle dans le soir,
Si claire parmi les feuilles vertes et odorantes,
Comme dans l’enfance, neuve, toujours renouvelée.
 [5]

A l’instar de W. Blake, être poète signifie avant tout pour elle, être capable de suivre des yeux le fin tracé « d’une plume d’or » ressuscitant cette vision édénique dont nos êtres déchus ne perçoivent que quelques pâles reflets : « Que sont donc tout l’art et toute la poésie du monde sinon la mémoire du Paradis et le chant douloureux de l’exil ?" [6] Les visions poétiques incarnent ainsi ce lieu symbolique ou le langage rejoint cette lumière pure au cœur de la jacinthe qui devient ainsi le paradigme de la création poétique et de cet au-delà du monde qu’elle n’aura jamais cessé d’interroger :

ANCOLIES BLEUES

Brûlant d’un sombre
Feu, mystère
Allumé de graine en graine,
De jardin en jardin, de printemps en printemps
Indigo
Ombre illuminée
S’enflammant à midi, couleur de ciel nocturne
Des sept rayons le plus intense`
Solennité de la cathédrale bleu splendeur
D’entrailles, secret d’ombrage,
Embrasées dans mon dernier jardin, profonde
Rumeur de lointain, de l’au-delà 

Revue Terre à ciel


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NOTES

[1Kathleen Raine, Adieu prairie heureuse, Paris, Stock, 1973, p. 29

[2Kathleen Raine, La Présence, p.45, Lagrasse, Verdier, 2003

[3Kathleen Raine, Le royaume inconnu, Paris, Stock, 1975, p. 212

[4Ibid., p. 213

[5Kathleen Raine, La Présence, p. 51, Lagrasse, Verdier, 2003

[6Cité par Claire Garnier-Tardieu, Le voyage poétique de Kathleen Raine, Paris, L’Harmattan, 2014




Léon-Paul Fargue : déambulations poétiques

J’ai tant rêvé, j’ai tant rêvé, que je ne suis plus d’ici

Pour Léon-Paul Fargue, marcheur infatigable, l’ailleurs est sous nos pas, dans le quotidien des rues, des cafés, des passants, des façades. A chaque promenade semble s’ouvrir un monde potentiel. Déambulant dans Paris, la ville devient le creuset de son écriture. A travers elle, le poète se parcourt lui-même, en quête de sensations : « ... je n’en finirai jamais avec le vagabondage débordant qui me retient dans le creux de moi-même. » La ville devient l’objet de sa quête d’images et le lieu poétique par excellence : « Nous pourchassions l’immense variété de vivre. Nous déchirions l’album des rues et des boutiques. Nous courions dans les fêtes en voleurs d’images. » 

Ainsi la déambulation se confond avec la vie : « Nous commencions la longue marche 
de la vie, pleins d’un espoir immense et mal dissimulé, donnant dès le départ toute notre vitesse. »
 Elle a pour objet également de l’extirper de ces fantômes de souvenirs qui l’escortent parfois : « Dans l’ivresse de la marche, il noue d’étincelantes conjonctures. — Il parle à des ombres qui lui parlent. » Ainsi au détour d’une rue surgit le visage son père : « Il a une permission de la mort, et il arrive. Au tournant de la rue qui mène à la nuit, je l’attends. La mer va rentrer ses dernières terrasses. Une première lampe a soif dans les ténèbres. Un pas sur le pavé. Son ombre le précède. Et se couche sur moi, la tête sur mon cœur. Il est là. » A la mélancolie du souvenir s’oppose le bouillonnement des artères animées où il s’agit d’aller forer ou glaner quelques images et se dire que « l’amour était tout ce qui nous avait donné un peu d’éclat, un peu d’étoffe, un peu de durée. ». Il s’agit également de tenter de fixer ou sauver quelques instants à travers l’écriture comme pour mieux les sauver de l’oubli : « O vie ! dans ce moment qui passe et que nous voudrions pour toujours ressaisir, cesse de nous dérober le secret de nos jours. »
Mélancolique Fargue qui dans ces promenades n’est jamais vraiment tout seul mais escorté d’une cohorte de souvenirs : « Souvenirs d’un passé qui dort dans une ombre si transparente... Des intimités insaisissables qu’on se croit bien seul à connaître et dont on voudrait enchanter les autres... Certains regards. La voix d’un être cher. La gaucherie d’une âme ardente. Une inflexion familière très douce et bien humaine ».
La promenade se fait parfois retour « dans un quartier où l’on a vécu jadis. Surgissent alors des sensations comme des images flottantes issues du passé : Le tremblement de la voiture entre des arbres. L’odeur d’une avenue frissonnante où il a plu... L’odeur d’un chantier, sépulcral et tendre... Un geste passe sur une fenêtre éclairée très tard, tout en haut d’une maison qui se reflète dans un fleuve. Le grondement lent d’un train sur un pont de fer… L’adieu long d’un remorqueur... Et la persistante vision de ce coin de faubourg où la vieille maison que j’ai tant aimée ne me connaît plus. Rien qui bouge à ses vitres. A l’errance s’oppose souvent la chaleur d’une lampe allumée, la douceur du foyer perdu. Comme un phare dans la nuit clignotent où tournoient quelques bribes de passé dont il convient de cueillir quelques ramures : J’allume pour nous deux les lampes... Une parole heureuse, un visage de femme, une fenêtre brûlante, des voix connues passent et se brisent... Ah je voudrais serrer tous les souvenirs sur ma poitrine, en bouquet, pour te les offrir. Mais ils sont lointains comme des signaux. Signaux du soir, avec leur douceur menaçante. Fanaux des trains et des bateaux, qui ont toujours ce regard triste. Signaux d’amour, tendres et fins comme des cœurs à la fenêtre... Signaux du ciel, un peu perdus, comme des fleurs dans un champ d’ombre... 
La marche déroule ces émotions sensorielles ou images mouvantes ou estampes en un télescopage permanent entre passé et présent qui nourrit le poème : perron d’automne, villa blanche posée « comme une veilleuse au bout de l’allée ». Il y a donc une sorte d’antinomie permanente entre le « dedans » perdu et ce dehors où l’on ne cesse de s’étourdir comme pour mieux éprouver de nouveau l’enivrant sentiment de l’existence. L’écriture vient également tenter de contrebalancer la perte en de délicates évocations : « Devant la villa, dans le jardin noir autrefois si clair, un pas bien connu réveille les roses mortes. Un vieil espoir, qui ne veut pas cesser de se débattre à la lumière. Des souvenirs, tels qu’on n’eût pas osé les arracher à leurs retraites, nous hèlent d’une voix pénétrante. Ils font de grands signes. Ils crient comme ces oiseaux doux et blancs aux grêles pieds d’or qui fuyaient l’écume un jour que nous passions sur la grève. Ils crient les longs remords. Ils crient la longue odeur saline et brûlée jusqu’à la courbe. » 
De sorte que la rue où il s’agit de s’enfoncer comme dans une « tranchée » absorbe et accueille son chagrin tout en le métamorphosant à travers l’écriture « Je marchais dans une sorte de halo nasillard fait de chuchotements et de lumières. La rue était lourde à mes épaules comme un chagrin. Elle palpitait. Elle avait accueilli […] » Elle devient la quintessence de l’être et de sa quête poétique : « La vie est là, dans ces fumées de rêve qui bourdonnent. » Car pour Fargue l’écriture ne saurait se séparer du quotidien : « Une phrase parfaite est au point culminant de la plus grande expérience vitale » 

Véronique Saint-Aubin Elfakir- Revue Terre à ciel


 Yannis Ritsos : L’icône du poème


Yannis Ritsos est né en 1901 dans un petit port grec. La famille Ritsos était une famille de grands propriétaires fonciers. Mais elle devait être bientôt victime d’un sort tragique. Ruinée, elle tombe brusquement dans la misère. L’un des deux fils meurt à Davos. La mère, tuberculeuse, termine sa vie au sanatorium. Le père devient fou, comme plus tard l’une des deux filles. Yannis est atteint également de tuberculose à l’âge de 17 ans. 
Ce fléau qui a frappé tous ses proches et lui-même devait laisser des traces profondes dans sa vie et dans sa poésie. Dès l’âge de huit ans, il commence à écrire ses premiers vers. Il arrive à Athènes en 1926. Quand il n’est pas au sanatorium, il accepte, pour vivre, des tâches pénibles, sans aucun avenir. 
Il se met à écrire sans cesse, avec une volonté obstinée. Durant l’occupation allemande, il écrit un grand nombre de poèmes qui illustrent le calvaire de ce peuple sous le joug de l’occupation allemande. Ensuite, il exalte la résistance grecque. En 1948, Ritsos est arrêté. En déportation, il écrit plusieurs poèmes, dont certains sont enfermés dans des bouteilles et enfouis dans la terre : « Écris pour qu’il fasse jour ». Yannis Ritsos est libéré en 1952. En 1954, il se marie. Il visite la Bulgarie, la Tchékoslovaquie, l’Union soviétique, la Roumanie et Cuba. En 1956, sa Sonate au clair de lune obtient le Prix national hellène de poésie.

En ce qui concerne son œuvre, il y a d’une part la poésie engagée au côté de la lutte communiste qui présente un ancrage fort dans la tradition héllenique du mythe ou de la tragédie et de l’autre une poésie plus intimiste. Ces textes plus lyriques évoquent souvent l’enfance ou de courts tableaux de la vie quotidienne sous forme de dialogues évoquant parfois la dramaturgie théâtrale. Dans un style épuré, ces poèmes évoquent des choses et des êtres simples qui sont aussi porteurs de la mémoire des absents. Le « je » s’efface toutefois devant ce qui est représenté et l’image prend le pas sur la subjectivité. Elle suggère, évoque sans jamais résoudre la question qu’elle semble nous adresser. Pour Ritsos, le poète doit s’abandonner au flux des mots et de l’existence sans vouloir trop signifier ou comprendre :

EXPLICATION NECESSAIRE

"Il y a certains vers -parfois des poèmes entiers -
moi-même je ne sais pas ce qu’ils veulent dire. Ce que je ne sais pas
me retient encore. Et toi tu as raison d’interroger. N’interroge pas.
Je te dis que je ne sais pas.
Deux lumières parallèles
venant du même centre. Le bruit de l’eau
qui tombe, en hiver, de la gouttière pleine
ou le bruit d’une goutte d’eau tombant
d’une rose dans un jardin arrosé
doucement très doucement un soir de printemps
comme le sanglot d’un oiseau. Je ne sais pas
ce que veut dire ce bruit ; pourtant moi je l’accepte.
Les choses que je sais je te les explique. Je ne néglige pas.
Mais les autres aussi ajoutent à notre vie. Je regardais
son genou plié, comme elle dormait, qui soulevait le drap -
ce n’était pas seulement l’amour. Cet angle
était la crête de la tendresse, et l’odeur
du drap, de la propreté et du printemps complétaient
cet inexplicable, que j’ai cherché, en vain encore, à t’expliquer."
 [1]

De la même façon l’individualité s’efface derrière ce qui surgit. Ainsi que le souligne François Amaneser : « (…) la poésie de Ritsos est de nature dialogique. Son mécanisme est celui de l’énigme posée au lecteur. L’énigme naît de la juxtaposition d’une « vérité » (une inscription) et d’une scène de vie (une image)." [2] Il appartient alors au lecteur de trouver ses propres réponses. Ainsi Yannis Ristsos emploie t’il très souvent la troisième personne du singulier par pudeur ou par volonté d’effacement. 
Le recueil du mystère naît de petites choses presque infimes ou insignifiantes et pourtant essentielles en leur présence… Dans ce dépouillement ou cette attention accrue avec l’âge, surgit la saveur de la vie, simple présence à soi et aux autres dans la frugalité et l’ardeur. Chaque geste devient alors une sorte de rituel comme coudre un bouton, regarder sa montre, broder, jardiner. Selon F. Amanecer, les objets deviennent ainsi de reliques et permettent de se souvenir. Souvent à chacune de ces scènes vient s’adjoindre à la fin une sorte de court précepte ou une parabole :

Elle ramassa donc dans une boîte en carton les restes de la
Ficelle,
Elle ramassa attentivement sa bêche
Avec cette inévitable modération et attention de l’ordre
Et elle alluma le lampion du jardin sachant les conséquences du
Changement d’éclairage,
Calme, retraitée, s’acceptant elle-même. Peu après
Elle sentit une joie particulière dans sa tristesse,
Elle sentit que sa tristesse était son lien
Avec ce qui était, avec ce qui est, avec ce qui sera,
Avec tout ce qui l’entourait, ce qui était en haut et en bas,
Ce qui était dedans et dehors – lien silencieux
Un toucher d’immortalité, une lumière d’éternité lointaine et
Equilibrée
Qui abolit la différence, qui abolit la distance
Entre l’ici et l’ailleurs
Entre les langues étrangères et qu’il n’y a point besoin de tra-
duction
De son sourire à l’étoile, de l’étoile
Au lampion du jardin, du silence à la confession
Des œillets à la bêche et à sa main
D’une heure à l’autre. Elle ouvrit alors le robinet
Et commença à arroser avec le tuyau en caoutchouc
Les fleurs et les arbres tout près et ceux qui étaient plus loin
Sous la lumière familière des étoiles du lampion. Et cette activité insignifiante
L’amenait de nouveau de son rêve à la vie.
 [3]

Ces courts tableaux représentent aussi souvent des moments de l’enfance, des souvenirs de sa sœur ou de sa mère si tôt disparues. Le poème devient alors vénération ou médaillon où retenir la perte. Pour lui la mort est une addition, rien ne se perd, par la mise en poème qui s’oppose ainsi à la mise en abîme :

Et la voix de la mère, si actuelle, quotidienne, si juste –
Elle peut prononcer les plus grands mots d’une façon naturelle,
Ou les plus petits, avec leur sens le plus grand, ainsi :
« un papillon est entré par la fenêtre »,
Ou : « le monde est insupportablement merveilleux
 [4]

Pour Yannis Ritsos, une sorte de rencontre doit avoir lieu, à travers les mots. Saisissement que ces poèmes tentent de traduite en des raccourcis ou des chutes souvent saisissantes. Tout à coup du quotidien le plus banal semble surgir une autre réalité ou dimension qui vient relancer ce secret qui semble sans cesse se glisser sous les choses pour mieux en éclairer la beauté ou la valeur :

Derrière des choses simples je me cache, pour que vous me
Trouviez ;
Si vous ne me trouvez pas, vous trouverez les choses,
Vous toucherez ce que ma main a touché,
Les traces de nos mains se joindront l’une à l’autre.
La lune du mois d’août brille dans la cuisine
Comme un pot étamé (pour la seule cause que j’ai dite)
Elle éclaire la maison vide et le silence agenouillé de la maison –
Le silence est toujours agenouillé.
Chaque mot est un départ
Pour une rencontre – annulée souvent –
Et c’est un mot vrai quand, pour cette rencontre, il insiste
. [5]

Dans un autre poème, il s’agit simplement de prendre dans ses mains, de saisir comme pour mieux s’imprégner ou décrire, retenir ce qui nous étreint en de courtes métaphores presque syncopées :

Il prend dans sa main des choses disparates – une pierre,
Une tuile brisée, deux allumettes brûlées,
Le clou rouillé du mur d’en face,
La feuille qui est entrée par la fenêtre, les gouttes
Qui tombent des pots de fleurs arrosés, les pailles
Que le vent d’hiver a déposés sur tes cheveux – il les prend
Et là-bas, dans la cour, il édifie presque un arbre.
En ce presque réside la poésie. Tu la vois ? »

Mais nous laisserons au poète le mot de la fin qui nous a laissé en guise de testament cette curieuse hypothèque à méditer comme un éblouissant scintillement unissant l’ocre de la terre à l’infini de la mer comme l’évoque un autre de ses poèmes :

Hypothèque

Il a dit : je crois en la poésie, en la mort,
c’est justement pourquoi je crois en l’immortalité. J’écris un vers,
j’écris le monde ; j’existe ; le monde existe.
Du bout de mon petit doigt coule une rivière.
Le ciel est sept fois bleu. Cette pureté
est encore la première vérité, ma dernière volonté.


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel 


Le poème-jardin d’Heather Dollohau

 

Sur son île de Bréhat balayée par les vents, Heather Dollohau écrivait des poèmes comme autant de jardins ouverts sur l’horizon. A l’abri de ses murs, le jardin est pour elle déjà un ailleurs « où la mort se visite comme la vie/tout est à deux pas » et devient le paradigme de cette existence toujours « entre-deux », entre ombre et lumière, joie et douleur, manque et plénitude. C’est cette faille ontologique ou cette déchirure originaire qu’interrogent ces textes, inlassablement. Comme la vie, ce petit lopin de terre à contempler, qui nous est imparti, constitue en fait une sorte de miracle quotidien :

Mais si tout n’était que perte
Par le passage des glaives
Et en chaque être se courbait
L’eau lisse de sa chute
Il y avait aussi les jardins
Avec la bénédiction des murs
Où le vent, de ses lèvres
Soufflait l’heure
Par l’horloge des graines 
 [1]

La floraison du texte s’oppose à cette perte où chaque être se courbe vers l’inévitable chute. Le poème se fait alors demeure ou abris où tenter de sauver quelques fragments de lumière. Il devient ainsi la maison de l’être :

Un poème est une forme d’habitation
Un abri sommaire
Contre les intempéries de l’oubli
Perpétuant l’ombre tressé d’une clarté
Près d’un chemin au bord de son effacement
Sous le seuil de l’herbe 

Cette écriture insulaire où chaque texte forme comme une sorte d’enclos protecteur tente de capter ce mystère de l’épiphanie de l’être à travers la grâce de l’instant, espace ouvert par une porte d’absence. Cette ouverture où surgit le manque vient fracturer cet espace plein du jardin en inscrivant un vide, rompant ainsi l’illusion de la totalité :

Un jardin dans une île
En clos oblique y pénétrer
Pour être défait de soi
Ici dans le royaume de la rose

Les parfums ont des voix
Chacune unique un concert
Pour les aveugles prêtant vue

Les sons révèlent le multiple
D’un monde son infini
Où tout se trouve si l’absence
Est une porte 
 [2]

Le monde ne nous est donné qu’à l’ombre de nos fêlures et pour Heather Dollohau, c’est ce manque qu’il nous faut inlassablement interroger : « c’est dans l’entre-deux que le monde est réel  » A travers la contemplation de la nature se déploient laconiquement les aphorismes tranchants de l’existence :

La vie est une barque
Le tracé d’un passage entre deux eaux
Un mur des absents pour les marins du miroir
Dans un lieu de rien pour la poursuite de tout 
 [3]

D’une certaine économie de moyens naît ainsi la générosité du poème qui déploie ses incessants paradoxes entre le Tout et le Rien. La prodigalité surgit d’un regard qui sait contempler cette abondance offerte à travers l’humilité de quelques insignes quotidiens dont le poète se fait le porte-voix :

Le goût de l’impossible
Dans le possible – ou est-ce
Le contraire ? Le sentiment
Intense que peu suffit car
Tout déborde. Un feu tournant
Qui illumine les composantes
D’une vie pour les loger

Le poème devient ainsi une sorte de « prière vers le dehors », la contemplation d’un horizon où toute chose ne semble exister que pour être contemplée et dite à travers la fracture du mot qui nous laisse toujours cependant toujours dans l’éloignement de la distance. Cherchant l’ailleurs, seul l’indicible nous est ainsi offert :

La vie est-elle une volonté de poème
Quelque chose que nous n’avions pu rejoindre
Mais qui reste toujours à l’horizon des mots
Leurre ou promesse
Une illusion d’entrée là où nous sommes

Cette promesse jamais atteinte d’unité semble flotter sur le poème comme un ciel inatteignable. La beauté cependant se déploie et fait rempart à la peur à travers le calice vibrant de couleurs d’une simple fleur s’opposant à la perte par la plénitude insolente de sa présence :

Dans le jardin échevelé
Les roses fleurissent
En haut d’un poirier
La beauté est un bien
La peur crée des lieux 
Mémorables
Habités par des absents
Comme la mort elle donne
Le profil des choses
Et le havre de leur substance
Reste le rire de roses
Leurs volutes ardentes

En cette demeure du texte, surgit donc ce pur étonnement d’exister où poésie et peinture décrivent les couleurs du réel quand la déchirure se fait chemin. Le recours à ce que Heather nomme le « vrai imaginaire » offre la chaleur d’un âtre de mots flamboyants où se réchauffer l’âme face aux assauts du réel :

« Par les eaux d’oubli la terre est miracle
Et parfum perpétuel
Soudain au cœur de la rose
En marchant à travers champ
Nous sommes le paysage
Et sur la page les mots
Bercés de blanc » 

Ainsi le poème porte l’amour de la question et de désir d’être à la fois « dehors et dedans » pour que toute chose nous traverse et nous transperce de son chant éclatant :

Un poème naît des pressions de la lumière et de
L’ombre pour devenir un espace que l’on traverse :
En même temps une mouvance et un lieu. Les mots
Sont les meubles de cette chambre invisible, on les
Place devant le feu ou près d’une fenêtre à contre-jour.
Pour habiter il faut sentir les distances et regarder
Dans les miroirs où le dehors est aussi dedans.
Le travail se fait entre le noir d’une écoute et la
Clarté d’un appel dans la nécessité absolue d’approcher
Les réponses qui révèlent les questions. Quand 
Le poème est fermé ouvert, quelque chose respire 
 

De sorte que « l’autre poème » serait à l’unisson de l’herbe courbée par le vent et du vol de l’oiseau qu’Hetaher, en son nom de lande et de bruyère aura su mieux que quiconque capter dans le frémissement du texte comme un flamboyant coucher de soleil :

L’autre poésie celle qui n’est pas écrite mais que
L’écriture projette. L’herbe transparente d’un semis
D’encre. 
[[La Terre âgée, p. 101]]

Les mots deviennent alors ces galets « que la transparence de la mer dote d’existence », dans un perpétuel présent où se lit la saveur de l’instant, en cette poésie de la présence où se lit « la mise au clair du monde dans son resplendissement d’or » selon les mots d’Heidegger cités par Heather :

Le vol d’une rose
Dont le voyage bref
En berceau d’ombre
Prépare une renaissance
Sur la table des mots
(…)
La joie du don
De ce qui n’est pas à soi
Où seulement un peu de temps
En charge les doigts
La geste du matin
D’une fleur unique
D’une rose rose
Qui n’est pas futur
Mais présent parfait
Soudain sans bord 
 


Véronique Elfakir- Revue Terre à ciel 


La parole nomade de Lorand Gaspar

Lorand Gaspar est né en 1925 en Transylvanie occidentale. En 1943 il fuit l’invasion russe pour l’Allemagne puis le nazisme et finit par arriver à Paris où il entreprend des études de médecine. Par la suite il deviendra chirurgien à Bethléem puis au Liban. Il séjourne ensuite à Jérusalem où il découvre le désert de Judée puis en Grèce et finit sa carrière à Tunis où il réside à Si Bou Saïd dans une maison surplombant la mer.
De cette expérience originelle de déracinement ou d’exil imposé, il aura su faire une force ou un mode de vie enclin au nomadisme à la fois existentiel et poétique. Chaque voyage constituant pour lui une sorte d’accroissement de l’existence, un supplément de vie ou de désir : « à jamais sans racines au-dehors /autre que l’eau, autre qu’aller/dans le cœur ouvert au désir/au battement propre des choses/La part insondable de chacun/Visages de mots à jamais/dissonants, mités, maladroits/toujours éperdus de clarté/en quête d’étendue, la même/Sans bornes dehors ni dedans. » [13] De la même façon sa rencontre avec le désert est un élément fondateur de son œuvre où il fait l’expérience paradoxale d’un extrême dénuement débouchant sur un pur sentiment de plénitude. Il devient alors ce « sol absolu » qui irrigue toute sa poésie : « Nuits d’hiver transparentes au désert de Judée, d’une densité, d’une compacité difficile à exprimer. Sentiment de toucher du doigt, d’ausculter les pulsations d’un « corps » qu’aucun extérieur ne vient limiter. Toucher des yeux, des doigts et de l’esprit une « loi » éternelle, au rythme unique qui lie les pierres de ce désert, quelques herbes, mon corps et les aiguilles glacées des étoiles. Crissement de la neige des nuits claires de mon enfance. » [14] De cet horizon sans bornes surgit une sorte d’ivresse ou de fulgurance qui s’apparente aux neiges de l’enfance. Ainsi qu’il s’en explique dans les « Carnets de Jérusalem », le désert n’a jamais été pour lui une figure du néant, bien au contraire, de cette nudité essentielle, surgit le sentiment ineffable de l’insondable : « Manière de faire affluer dans mon corps, dans ma pensée, ce qui me déborde infiniment » [15]
Le poète se définit alors comme un bédouin éperdu de lumière et de mouvement dans l’ouverture illimitée de l’espace. Il connaît alors des « des matins fous d’étendue/de désert et de mer », toujours en quête de « mots pour courir de vastes étendues/où la lumière se penche et tremble un instant ». [16] La vie devient alors un perpétuel voyage, une quête de beauté ou d’accroissement qui passe nécessairement par l’enrichissement de l’altérité : « Dans notre monde de « bruit et de fureur », il nous faut refaire sentiers et lieux en nous-mêmes. Ou dans un sourire. Dans l’écoute de l’autre. Dans un poème. » [17] Ce nomadisme est ce qui permet l’intensification de la vie dans sa confrontation avec la lumière comme un feu ardent et illimité. Du vide naît l’incandescence et l’ivresse de vivre sans peur et sans limitation : « désir sans bornes de creuser encore/traverser déserts et montagnes/afin d’encore et encore revenir/à une source en soi plus proche que -/la peur, la joie d’aller à découvert » [18]
Ainsi le poème est une marche illimitée à travers la clarté où une fenêtre où se mêlent ciel et mer. Il le compare à une vitre où il appuie son front pour mieux voir : Le poème n’est rien d’autre qu’une manière de nous éclairer, de donner un visage au monde, de nous rassembler ». Mais ce cheminement erratique ne débouche sur aucune résolution possible ainsi qu’il le décrit dans « Sol absolu », seul compte la marche ou le mouvement : « Tous ces chemins que j’emprunte débouchent sur quelque impossible où seul l’exercice vertical de la parole maintient le mouvement : menace, bonheur et perte. Et nulle part de terme qui résoudrait, qui rassurerait. Rien que ce mal étroit, rien que ce large qui excède. » La poésie est cette parole, fragile, inutile et trouée qui porte en elle à la fois le mystère et la saveur de l’existence. Elle est pure ouverture à la façon d’un sentier ou d’une piste, n’emportant avec elle, que le pur bonheur de déambuler… Le poème ne fait donc pour Lorand Gaspar qu’aggraver le questionnement puisqu’il est « le texte de la vie même, travaillé par le rythme des éléments, construit, érodé par tout ce qui est ; fragmentaire, plein de lacunes (…) » [19]

A l’instar d’un peintre chinois, la poésie doit savoir combiner le vide et le plein en laissant des zones de brume et d’incertitude pour mieux capter et restituer cette vie ineffable qui pour Lorand Gaspar est une recherche permanente d’ouverture, d’horizon et de fulgurante clarté.

Depuis tant d’années je lave mon regard
Dans une fenêtre où ciel et mer
Depuis toujours sont sans s’interrompre
Où leurs vies sont un, sont innombrables
Sont une fois encore dans mon âme
Un champ magnétique d’épousailles
Une goutte de lumière-oiseau.

Depuis tant d’années je demande
A la première couleur si fraîche
Sur les lèvres humides de la nuit
D’être la peau et d’être la pierre
Où mes doigts rencontrent le secret,
Ce savoir qu’ils sont et celui qui est
Des tonnes infinies de lumière.
Du plus pâle au tranchant du plus sombre
Sans s’interrompre entre sang et pensée
Entre feuille pinceau étendue
Corps de liquide musique à jamais

Comme un jardin plein de tâtonnements.
De fruit en fruit, de soleil en soleil
La marche enflait. Où se brisait la vague
Le dessin mis à nu enseignait le désir
D’aller à la sève des corps et des pensées.
Franchir océans et déserts
Comme si le silence d’être ici savait
Se savait porteur bref de clarté indivise

Patmos

« Nous sommes, chacune et chacun, comme le sillon d’envol d’une goutte de vie-oiseau à la recherche d’un passage dans les courants qui tour à tour nous portent et nous menacent. A la recherche d’un peu plus d’énergie, de lumière et d’amour. » Arabie heureuse

Véronique Saint-Aubin Elfakir


Le dernier tilleul d’Etel Adnan


 

 

A travers l’image des deux tilleuls qui ornent la cour de son immeuble, autrefois occupé par la légendaire Nathalie Clifford Barney, Etel Adnan déploie une flamboyante odyssée de sa vie. Ces deux arbres auxquels se limitent désormais sa vision deviennent une sorte de métaphore absolue de l’être dans sa fulgurance : « Ce printemps passé dans le tilleul/m’a aveuglée/je suis un vaste fleuve ». Le tremblement du tilleul semble se déployer comme « le voile qui sépare la mort de la vie ». Surgissent alors les images d’un passé perdu sous les bombes de Beyrouth déchiqueté : « Elle avait des yeux qui faisaient briller/le soleil sur mon lit/et tomber la pluie/c’est de ma mère que je parle ». A ce point ultime de l’existence où soleil et mer sont à jamais accouplés, où autour des rochers il y a l’écume et « le palmier est encerclé par le vent », l’existence vient confronter sa négation comme un miroir inversé. Reviennent alors le souvenir des « fragances de myrthe de l’enfance » où des « roses poussent entre les doigts », où les bassins deviennent les miroirs qui contiennent les âmes. En ce « printemps que les fleurs possèdent », où l’existence se rétrécit à une cour et la vision de deux arbres surgit l’image de la disparition que vient nier un printemps insolent : « mais j’aime les fleurs pour leurs trahisons/leurs corps fragiles/ornent les avenues de mon imagination/si elles n’étaient pas là/mon esprit serait une tombe/anonyme ». Des images déferlent entremêlant souvenirs et pensées incohérentes où cette allée de tilleul finit par devenir une montagne. La seule chose alors qui devient vrai tient à cette surface des fleuves aimés car comme elle l’écrit Etel a « l’univers pour obsession » : « Progressivement de larges feuilles tropicales lèvent les bras/trébuchent dans un espace en expansion/plus belles que mes pensées. » A ce point de jonction ou ce carrefour, « le ciel est le début d’un continent nouveau ». Reviennent alors les stations de l’existence comme des scansions :  « L’exil/l’émigration/le voyage/sont les stations de la connaissance/mais les roses se sont emparées/des quartiers bombardés/les épines habitent le désert ». En ces points de convergence, Etel devient espace et s’étoile : « je suis l’interaction du jour et de la nuit » et défie le temps, les siècles : « Comment transformer le grain de grenade en vapeur alchimique, redécouvrir Cordoue ? » Reste alors le verbe pour traverser le gué, éclairer encore un peu la nuit qui se profile, l’espoir d’un envol : « ...les mots devinrent mon paysage ». Les différents intitulés de chapitres qui composent le recueil sont autant de paliers qui nous mènent peu à peu du tilleul en fleurs à la foudre jusqu’au manifestations du dernier voyage. La métaphore de l’arbre devient celle du cycle de la vie. Un texte bouleversant.

Extraits :

Je sais que les fleurs brillent plus fort
Que le soleil
Leur éclipse marquera la fin des temps
Mais j’aime les fleurs pour leurs trahisons
Leurs corps fragiles
Ornent les avenues de mon imagination
Si elles n’étaient pas là
Mon esprit serait une tombe
Anonyme.

Sur un mur béant
Un adolescent a écrit en arabe :
« y a-t-il une vie avant la mort ? »

Oiseau d’une espèce nouvelle,qui survole un lac de désolation –

  • Je m’approche d’un vol vertical
    Qui transperce les corps célestes
    A la recherche de l’origine
    Du temps.

Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 

Nuno Judice


Et si un vers pouvait changer notre manière de voir le monde ? C’est sur cette interrogation que s’ouvre le recueil de Nuno Judice, poète, essayiste et romancier lisboète. Cependant, le poème ne saurait tout dire car son essence « ne peut que résider dans la fragmentation d’un absolu qu’un Dieu incertain lui légua, où chaque strophe devient « un rêve d’éternité oublieuse ». La seule ontologie du poète est donc celle portée par les mots : « ce sont des mots féminins, la mort, l’eau, la lumière, la couleur, et chacun d’eux frémit quand nous les lisons, comme l’arbre que le vent anime d’une vie secrète. » Le poète devient alors ce collectionneur de paroles « dont le murmure se confond avec le vent, les épinglant sur la page » et qui ne brillent « que lorsque la lumière du vers les effleure. » Entre angoisses diurnes et moments d’abandon, le corps aimé devient un dernier refuge : « Et je guette l’autre côté, dont le paysage s’éclaire de la forme de ton corps. Vallées et collines où s’écoulent les rivières invisibles de l’amour. » Face à cette « clairvoyance du soleil » contre lequel « battent les oiseaux » surgit le souvenir ancestral d’une oasis de féminité et de beauté pleurant la chute d’une fleur :

Chante, comme une ombre, une ville
Qui n’existe plus ; et ses vers s’adressent
A la plus belle femme du monde, de
Qui ne sont restés aucun autre souvenir
Ni portrait. Mais peut-être que ses mots
Nous suffisent
Pour deviner le paradis :
Des palais où l’eau courait dans les patios,
Et la chambre où l’aimée découvrait son visage,
Devant le miroir, résistant au soir
Qui la poussait vers la terrasse,
Et les rires complices de son amoureux,
Feignant d’ignorer ce poète qui la poursuit,
Comme une gazelle, tentant de la saisir
Sur la page. Là, blanc sur blanc
Et noir sur noir, délivrée de l’éphémère
De la vie, et je vais la rencontrer : sans nom
Ni âge, fleur pérenne
Dans le jardin sans hiver des amants. »
ART POETIQUE
L’air est gorgé de paroles ; et
Même celles qui se perdent au loin dans les
Murailles, celles qui tombent dans l’automne
Comme les feuilles des arbres, celles
Qui se noient dans le marais des indécisions,
Laissent dans l’air leur écho. Ainsi,
Le poète suit son destin de collectionneur
En les recueillant, même celles
Dont le murmure se confond avec le vent,
Les épinglant sur la page, où elles s’agitent,
Frémissent au souffle de la voix,
Ou alors acquièrent la dureté du marbre, ne brillant
Que lorsque la lumière du vers
Les effleure. »
Nuno Judice – Le mouvement du monde – Châtelineau, Le Taillis Pré, 2000
Note parue dans la revue en ligne Terre à ciel - Véronique Elfakir
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