Ashur Etwebi, Le chagrin des absents, Toulouse, Erès, 2017, collection PO&psy

Faisant référence sur la scène littéraire lybienne, Ashur Etwebi, poète lybien, médecin et ancien enseignant a été contraint de quitter son pays pour vivre en Norvège à la suite du saccage de sa maison par les extrémistes. D’emblée, le titre  Le chagrin des absents nous donne directement la tonalité du recueil qui témoigne d’un pays dévasté où se lit « la peur dans les yeux » et s’entend « les cris des noyés  ». Cette confrontation avec l’insoutenable est toutefois contrebalancée par le recours à l’écriture : « Mes rêves sont ma seule ressource / Ils m’aident à compter le temps et vaincre la mort »
La poésie s’impose donc comme une sorte de fenêtre solaire où se lit l’espoir de « bâtir une nouvelle maison » avec les outils hérités de son père et ainsi peut être d’assurer la transmission d’une mémoire ou d’une tradition : « Je fixerai un toit imposant sur les épaules de deux chênes / Pour ma fenêtre je choisirai le chemin du soleil / Et sur sa corniche je fixerai la main / Etendard pour les amoureux »
De la maison au pays, la métaphore peut s’étendre pour dénoncer la violence ordinaire et cruelle, car « le faucon rôde dans l’espace tacheté de silence et de soleil ». Souvenir des temps heureux et ancestraux, certaines images refont surface pour panser les blessures, mais, l’inquiétude réveillée par la nostalgie suscitée par l’exil forcé, se lit dans cette interrogation : « Les bédouins cueillent-ils toujours le chagrin au pied de la montagne ? […] / Le chameau du pressoir à olives n’est-il pas revenu ? / Ceux qui ont atteint la côte ont-ils trempés leurs corps dans l’eau de mer ? »
Tout au long du recueil comme une mélopée lancinante, les séquences douloureuses où le cœur douloureux « n’en peut plus » alternent avec des vers paisibles, vestiges de ce qui a été perdu où flotte encore comme un parfum d’espérance et de sérénité : « Sous le citronnier lunaire / Les tranches rouges des pastèques / Se livrent aux becs des oiseaux assoiffés".
La parole « ce semblant de sagesse » fait obstacle à la désespérance et agit comme un onguent réparateur : « L’oiseau n’a que le ciel / Le jour n’a que la parole / L’étoile n’a que la nuit / Les ronces n’ont que le mur / Le vieil adorateur n’a qu’un semblant de sagesse.  » Ainsi, l’écriture se transforme en chant, tel le mythe d’Orphée, pour échapper à la mort et que la vie encore et toujours renaisse de ses cendres, « un pied dans le sable et l’autre dans l’eau » car « D’un univers entièrement nu, naît la poésie. » Il faut avoir fait l’expérience de cette nudité et cette fragilité essentielle, de cette fêlure irrémédiable dans le cristal de la voix, pour que jaillisse l’eau d’une fontaine aussi fugitive soit-elle. Car l’ivresse d’un soir où il s’agit de vaincre la douleur, n’efface pas la crudité des lendemains où se réveille la réalité : «  Ce fut une année où la nuit devança le jour / La plupart d’entre eux convoitaient la nourriture du lion / La plupart d’entre eux fouillaient l’eau en quête de leur nom / La plupart d’entre eux se cachaient derrière leur peur / La plupart d’entre eux étaient tueurs et tués. »
Comme un répit à l’angoisse, la lumière cependant finit toujours par réapparaître et le désir refait surface où se lit toute l’amplitude de la poésie arabe dans son style le plus pur, rappelant les premiers temps de la poésie dite « préislamique » où le poète était encore maître de son écriture et pouvait ainsi magnifier la vie y compris dans sa dimension charnelle et érotique :

Sous une couverture de Marrakech, elle me dit :
T’es-tu défait de ta hantise
Pour que je verse le levain de la mer dans ta bouche ?
Ma langue poursuivait une ligne de miel jusqu’au bout de la plage
Sur ses mamelons deux lis
Sur mes lèvres
La passion de l’univers et le hennissement d’un étalon

Mais ceci ne dure qu’un temps car le « chanteur de la caravane est mort et les chameaux ont soif », les « yeux sont un verset dans un livre modifié » où ne se reconnaît plus le souffle divin dénaturé.
Ainsi l’alternance du rythme et de la tonalité, crée la trame du texte comme un tapis aux couleurs contrasté où assoir sa part d’imaginaire pour contrer le désespoir :

Les tisserands nous ont permis
De cueillir chaque frisson ressenti par leur cœur
Devant les nappes de fils colorés
De laisser nos yeux fleurir de leurs forêts, de leur pluie et de leurs soupirs
De disposer de leur pain, de leur beurre et de leur sommeil parcimonieux

Le rêve peut alors ressurgir l’espace d’un texte où déposer sa souffrance : «  Où sont-ce mes rêves que j’ai laissés dans le coffre de mon enfance ? / Hé, toi, avance et plonge ton pinceau dans la vie.  »

Le style du recueil célébrant l’ivresse et l’oubli fait alors penser aux vers flamboyants d’Omar Kayyan :

Verse le verre, le feu ardent amena le sable
Vers le raisin, le soleil et les sels amenèrent l’attention
Vers l’ivresse la joie amena le poète
Et la chanteuse amena le danseur

A d’autres moments on reconnaît la fulgurance du haïku à travers cette pratique d’un style bref et resserré où un instant de vie est saisi sur le vif comme une épiphanie et la notice biographique nous indique qu’en effet, il a établi trois anthologie dont une consacrée à ce genre particulier ainsi qu’à Rûmi et au poète indien Kakir : « Y a-t-il un coin où le cœur connaît le repos ? / Qu’il est solitaire le rideau de la fenêtre en hiver !  » L’espièglerie se mélange également à la gravité dans ce raccourci qui fait surgir une fourmi tirant derrière elle un nuage, épuisée par l’immensité et la vanité de sa tâche face à l’amplitude des vagues de la mer et de l’écume de sable. Car il nous faut alors choisir entre le ciel et la terre, notre chemin de vie pour se construire un semblant de sagesse et d’acceptation :

Le ciel fut bâti à la hâte
La terre sur un oreiller d’air
Alors cogite et choisis lequel des deux tu veux
La brindille traverse plusieurs étapes :
Elle s’effeuille, elle porte des fruits
Elle vieillit, elle jaunit
Avant de trembler dans le vent.

Un grand poète syrien à découvrir maniant avec maîtrise et dextérité toute une panoplie de styles et de registres à travers des images saisissantes et envoûtantes comme un caravane tentant de traverser l’aridité désertique du réel le plus terrible pour recréer l’espace d’un instant une oasis poétique où se réfugier.

Revue Terre à ciel -Véronique Saint-Aubin Elfakir


 Sohrab Sepehri : l’oasis de l’instant


Sohrab Sepehri (1928-1980) est un poète et peintre perse. Il est né à Kāchān, une oasis au cœur du désert où il aimait à se réfugier dans la solitude et le silence… Son père était un musicien qui jouait du Tar et un calligraphe et sa mère était également poétesse. Il passe son enfance dans l’un des plus grands jardins de Kāchān où il apprend à regarder, contempler, méditer : « Je me suis lavé les mains et le visage dans l’eau courante ; je me suis laissé aller dans le vent. Je brûlais de la passion de contempler. Si un jour je ratais le lever ou le coucher du soleil, je me sentais coupable. La tombée ce la nuit m’a habitué à la méditation, m’a appris la contemplation. » [9] Les dunes du désert lui apprennent la modestie car « là où y avait l’horizon, on ne pouvait qu’être modeste. » Ce jardin, cet éden perdu, rempli d’acacias, de grenadiers et de nénuphars bleus, de pigeons et d’hirondelles, se retrouve dans de nombreux poèmes et vient fertiliser son écriture dans une floraisons d’images éclatantes :
Sepehri éprouve également un grand attrait pour l’Asie et séjourne au Japon, où il apprend la gravure sur bois avec un maître et s’initie à l’art de dépouillement. Il s’intéresse également à l’Inde et ces mythes. Il voyagera dans de nombreux pays. Il appréhende la nature avec le regard d’un peintre sensible au moindre détail : le sillage d’une hirondelle, la vivacité d’une source, le vert des prairies… 
Il appelle ce monde « l’oasis dans l’Instant » ou Hichestàn c’est – dire un « nulle part » derrière lequel « le parasol du désir reste à jamais ouvert ». Cet autre lieu pourrait symboliser ce pouvoir de métamorphose de l’art qui crée une autre dimension de la réalité pour la transformer en vision en signes… Dans cet espace différent de l’univers poétique, l’Instant est tendu vers l’éclosion de l’évènement est l’évènement est un état d’âme, une présence qui s’ouvre à l’Heure. L’Heure est cet instant où temps et espace ne font plus qu’un dans le dévoilement de la parole. [10] 
Cet ailleurs qui s’apparente à un songe, cet univers « sans épines », presque paradisiaque, la nature sans cesse nous le révèle pour peu que nous sachions le voir.

Ailleurs

Entre l’instant et la terre, 
La tige ne subit aucune crainte. 
O compagnon de route, 
Nous avons rejoint l’éternité des fleurs !

Confie l’éclat de tes yeux au sable et à l’étoile : 
Il n’y a aucun secret sur le sillon du regard, 
Ni aucune trace de peur sur la terre, 
Ni aucun signe d’étonnement sur l’azur de là-haut.

Plonge-toi dans le chant de l’oiseau ! 
Aucune angoisse de l’aile ni de la plume
Ne voilera ton visage.

Dans l’envol de l’aigle
Ne se projette pas l’image de l’abîme. 
Pas une épine ne sépare les yeux du regard.

Au départ il apprend l’art de la poésie en composant de nombreux ghazals en compagnie d’un ami poète, ce qui aura pour effet de le plonger dans un état de rêverie permanent : « J’étais engagé dans un échange agréable avec la vie et je marchais en amour. Je lisais moins de livres. J’observais davantage. Au milieu des tracés de ma solitude, j’entrais en extase. » [11] Il se lie également d’amitié avec Forough Farrokhzad, son âme sœur poétique, avec qui il partage cette alternance permanente d’ombre et de lumière, de joie et de mélancolie profonde dans un clair/obscur permanent. Sohrab compose ses textes parfois en peintre, comme des tableaux colorés d’où surgit la puissance d’un souvenir, d’une évocation envoutante ou parfois de sortes de paraboles jamais exemptes d’une pointe de dérision. L’eau en tant que source de vie, est omniprésente dans son œuvre, ce ruissellement de l’instant jaillissant comme une cascade ainsi que ce vert des jardins qu’abreuve l’amour.

Ainsi le mot doit s’apparenter au vent et à la pluie même, s’imprégner des odeurs de la terre, « planter un arbre au coin de chaque parole », sentir le poids de l’être, voguer sur tous ces éblouissements pour atteindre l’illumination, dépoussiérer l’habitude pour retrouver la fraîcheur du regard quand il ne s’agit que d’être « vaste, seul et humble ». Il faut aussi beaucoup marcher et traverser l’horizon et « parfois monter une tente dans la veine d’un mot » pour traverser, atteindre l’étendue « de la genèse des feuilles », retrouver l’enfance aux eaux salées, chercher le cerf-volant de l’autre jour, vivre « tant qu’il y a des coquelicots », voir le visage de Dieu dans la palpitation du jardin… Rêver d’une ville mythique où « les poètes sont les héritiers de l’eau, de la raison et de la lumière », où chacun porte en lui-même son propre ciel et l’existence n’est plus qu’un « sansonnet qui s’envole », ou la femme est cette « houri du verbe originel au moment de la brillance du soleil ». Il faut alors « fermer les livres. Il faut se dresser/Et marcher sur le prolongement de l’Heure. /Il faut contempler les fleurs, /Prêter l’oreille au silence du mystère,/Courir jusqu’au fin fond de l’Etre./ Il faut répondre à l’appel parfumé de la terre du Néant./Et atteindre le lieu où se rencontrent l’arbre et Dieu. Il faut s’asseoir/au seuil de l’expansion mystique/quelque part entre l’Extase et le Dévoilement. » [12]

Extraits :

« Un éventail était visible dans la main de l’été.

Voyage de la graine vers la fleur.
Voyage du liseron d’une maison à l’autre.
Voyage de la lune au bassin.
Poussée soudaine de la fleur colchique.
Coulée de la jeune vigne sur le mur.
Tombée de la rosée sur le pont du sommeil.
Saut de la joie sur le fossé de la mort. 
Traversée de l’évènement de derrière de la parole.

 

« C’était midi :
Heure initiale de Dieu.
Le désert chaste du sable
Prêtait l’oreille
Au murmure mythique de l’eau :
Œil grand ouvert
Aux étages multiples de la perception.
La cigogne, simple accident blanc
Au bord de l’étang,
Dépouillait le relief de sa présence
Dans l’image pure de l’isolement.
L’œil s’ouvrait à l’Heure dilatée de l’Eau.
La pure saveur des signes
S’effaçait aux terres salées du désert.

Jusqu’où dans le désert
Le jardin vert de la proximité 
Etendra-t-il la forme pure
D’un rêve enchanté ?

O toi, pause sublime
Dans l’intimité frémissante
Des herbes de l’imminence,
Vers quelle direction de notre regard
Le néant irisé
Projettera-t-il son mirage ?

Et l’homme, dis-moi
Le découvrira-t-on un jour
Comme chant de l’offrande
Dans le verger de l’espace ?

O subtilité d’un commencement originel,
Vide est la place de nos paroles fascinées.

 

"Il ne nous appartient pas de percer le mystère de la rose.
Nous ne pouvons à la rigueur
Que nous baigner dans la magie de la fleur.
Dresser notre tente par-delà le savoir.
On tremper notre main dans le sortilège d’une feuille.
Et nous mettre ensuite à la table du banquet.
Et à l’aube, quand se lève le soleil, renaître à nouveau,
Donnant libre cours à nos exaltations.
Arrosons de fraîcheur la perception de l’espace,
De la couleur, du son et des fenêtres.
Et laissons filtrer le ciel entre deux syllabes de l’Etre.
Vidons et remplissons nos poumons du souffle de l’éternité.
Allégeons le dos frêle des hirondelles du fardeau du savoir.
Enlevons leur nom aux nuages,
Aux platanes, aux moustiques, à l’été.
Et empruntant les traces humides de la pluie,
Gravissons les hauteurs de l’amour.
Et ouvrons la porte à l’homme, à la lumière, à la plante, à l’insecte.
Et peut-être devons-nous poursuivre
L’appel de la Vérité
Entre l’immémoriale vision du lotus
Et l’actualité de notre siècle."


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 Wallada, poétesse insoumise

La princesse Wallada, née à Cordou en 994 est la dernière fille d’un khalife Omeyyade. Sa mère était probablement, une esclave d’origine grecque. Suite à l’assassinat de son père, elle hérite de sa fortune et organise de somptueux salons littéraires.
A la fois belle, cultivée et libre, elle décide alors de s’affranchir des carcans de l’époque. Elle délaisse alors le voile et porte les vêtements transparents des femmes de harem. Elle pousse l’audace jusqu’à faire broder en fil d’or sur la manche droite de ses robes cette inscription : « par Dieu, je suis qualifiée pour les hautes positions, et j’avance fièrement dans mon chemin » et sur la manche gauche, « je permets à mon amant de caresser ma joue et j’offre mon baiser à celui qui le désire. » En son palais, elle prend part également à de nombreuses joutes poétiques sans aucune censure quant à l’expression de ses sentiments et de ses désirs. C’est à cette occasion qu’elle rencontre le poète Ibn Zaydoun dont elle s’éprend et à qui elle adresse des poèmes enflammés :

« Sois prêt pour ma visite à l’obscurité,
Parce que la nuit est la merveilleuse
Gardienne des secrets.
Si le soleil sentait l’étendue de mon amour 
Pour toi,
Il ne brillerait plus,
Et les étoiles s’éteindraient d’émoi »

Une dispute probablement due à la jalousie met fin à cette idylle et Ibn Zaydoun continuera à écrire à son amour perdu jusqu’à la fin de sa vie sans pouvoir la revoir toutefois. Elle prend alors pour amant, un vizir et plus tard s’éprend d’une femme dont elle fait l’éducation et qui deviendra à son tour poétesse. Car son salon devient alors une école pour femmes de toutes conditions. Elle y enseigne à la fois la poésie mais aussi l’art de l’amour et ses raffinements jusqu’à l’âge vénérable de cent ans….
Dans la plus pure tradition arabo-andalouse, ces poèmes célèbrent le bien-aimé, l’ivresse de la sensualité à l’image de ces quelques rares textes incandescents qui ont pu nous parvenir :

Regrets

Lorsqu’en hiver nous nous
Rendions visite, les braises du
Désir me brûlaient la nuit
Durant
Comment se fait-il que
J’en sois venue à être séparée
De lui, c’est bien le Destin qui
Précipita ce que je voulais éviter.
Les nuits passent sans que je vois
L’éloignement prendre fin,
Sans que je vois la patience m’affranchir
De la servitude du désir.
Que Dieu arrose une terre devenue
Désormais ta demeure, en
Déversant une pluie abondante
Et ininterrompue. »

 

Les Adieux

Une amoureuse a perdu patience
Et te fit ses adieux pour avoir
Ebruité un secret, à toi, confié. 
Elle regrette de n’être pas restée
A tes côtés plus longtemps, 
Maintenant qu’elle te reconduit
Pour faire ses adieux. 
O toi le jumeau de la pleine lune
Pour l’élévation et l’éclat, 
Que Dieu préserve l’instant qui
Te fit naître. 
Si après ton départ, mes nuits
Sont devenues longues
Que de fois ne me suis-je plainte
De leur brièveté en ta compagnie. »


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 La minute illuminante d’André Hardellet

« Nul besoin d’aller très loin pour découvrir le large »

A travers ses écrits, André Hardellet nous livre le secret de sa méthode pour atteindre ce qu’il nomme « la minute « illuminante », ce moment ineffable qui le propulse hors du temps et qui nourrit inlassablement son chemin de vie et d’écriture. Infatigable promeneur, il part en quête de sensations, à la recherche de ce qu’il nomme « l’analogie » : il s’agit de dégager dans ce qui nous entoure une ressemblance avec les éléments de notre histoire, d’unir en quelque sorte l’intérieur et l’extérieur. 
Ainsi, lors de ses multiples déambulations, Hardellet part toujours d’une image même la plus humble : un arbre, un balcon, un angle de rue, pour faire ressurgir le sentiment d’une ressemblance ou réminiscence où se télescopent le passé et le présent. C’est alors que surgit cette « illumination » proche pour lui du paradis de l’enfance, qu’il s’agira toujours de faire ressurgir : « Je vous ai parlé d’analogie ; l’art suprême du promeneur consiste à dégager dans ce qui l’entoure une ressemblance avec des éléments de son histoire secrète, avec les parcelles d’un royaume oublié. La rue ou la route, vaut avant tout par ce qu’elle tente de vous confier en son langage de formes et de couleurs. » [1]

Pour lui, le monde nous appartient du moment que l’on peut étreindre le temps, le contracter à volonté. Il existe selon lui une région où passé, présente et futur se rassemblent et la marche est un moyen d’approcher ce lieu : « Il suffit de presque rien. Un certain reflet de soleil sur un mur, un tas de pierres, une combinaison d’arbres, une grille, une maison en ruine. Cela me rappelle quelque chose ; impossible d’analyser, de définir avec plus de précision ce que j’éprouve. Si vous voulez : un souvenir en hibernation qui se réveille. Cela dure quelques secondes à peine, mais pendant ces brefs instants je saisissais au vol les images et sensations d’une existence seconde, comme si je m’introduisais dans la mémoire d’un inconnu, je ramasse mon butin ; ensuite, je n’ai plus, pour ainsi dire, qu’à développer ces photos mentales en écrivant. » [2] 
Au-delà de la perte, il s’évertue ainsi à créer un espace où les choses ne cesseraient jamais d’exister, une sorte de dimension autre. A l’instar par exemple de la recherche esthétique du peintre Masson dans son roman intitulé Le Seuil du jardin pour qui le monde semble proposer une énigme en lui montrant une de ces faces comme une mauvaise copie dont il s’évertue à retrouver l’original. A l’image de son tableau, l’artiste se tient toujours à la porte secrète de ce jardin dérobé qui ramène invariablement aux souvenirs de la maison de ses parents à Vincennes : « Cependant, à côté de lui, si proche que, souvent, un cristal trompeur semblait l’en séparer, s’étendait cette contrée où rien ni personne ne redoutait de périr, cette terre de la joie enfantine et du savoir définitif. Avec une passion totale, intransigeante, Masson s’accrochait à elle et voulait en exprimer l’essence avec des formes et des couleurs. » [3]
Face au manque, s’érige ce paravent d’imaginaire, l’éventail des mots et des couleurs pour suturer l’entaille de l’existence et faire revivre indéfiniment ce qui s’est enfui : «  (…) le salut réside dans ce sentiment d’être dépossédé de quelque chose qu’on doit reconquérir à tout prix. C’est la pierre de touche. Votre œuvre est là pour vous prouver qu’une vérité subsiste en dépit du temps, en dehors de vous-même.  »

La minute illuminante n’est toutefois pas exactement pour Hardellet un simple souvenir qui ressurgit. Il s’agit en quelque sorte de traverser différentes strates pour atteindre une dimension autre, intemporelle à l’image du célèbre bal de la chanson tirée d’un de ses poèmes. Le monde devient alors une sorte de musée imaginaire à parcourir et chacun de ces personnages n’apparaît dans ses écrits, ainsi qu’il le confesse, que pour faire ressurgir par leurs voix ces « minutes heureuses » au-delà et inoubliables au-delà de toute limites : « Le temps mesuré par la pendule se volatilisait, comme la nuit, comme les murs emprisonnant le rayon de la lanterne sourde. Stéphane croyait passer de l’obscurité d’un bois au jour limpide d’une plaine où tout ce qu’embrassait la vue se trouvait miraculeusement réconcilié avec son être profond. Il devenait le chasseur posté devant les éclairs des miroirs tournants, vers midi, entre des meules et des charrues dételées, il devenait l’oiseau qui planait au loin sur le clocher minuscule signalant un village ; il lui suffisait de se penser en quelqu’un pour qu’aussitôt une sorte de mémoire, toujours disponible, lui en rendît le moi oublié.  » [4]
Suivre les pas d’André Hardellet, c’est ainsi se perdre dans les dédales de la mémoire à la recherche « du temps perdu » ou d’un monde oublié, copie sans défauts de notre réalité ressurgissant à travers ce royaume des mots, où survit l’indépassable ardeur d’une enfance inégalée : « Chacun lutte comme il peut contre l’angoisse de la mort et la solitude ; tracer des mots pour les écarter ne constitue pas l’un des plus mauvais moyens inventés par l’Homme.  » [5]

 

Extraits de La Cité Montgol

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès des nôtres.

Souviens-toi : quand tu l’as choisie
Pour tourner la valse en mineur,
La bonne chance enfin saisie,
Deux initiales dans un cœur.

Pense à ta jeunesse gâchée,
Sans t’en douter, au fil des jours,
Pense à l’image tant cherchée
Qui garderait son vrai contour.

Des robes aux couleurs de valse
Il n’est demeuré qu’un reflet
Sur le tain écaillé des glaces,
Des chansons - à peine un couplet

Mais c’est assez pour que renaisse
Ce qu’alors nous avons aimé

Et pour que tu te reconnaisses
Dans ce petit bal mal famé

Avec d’autres qui sont partis
Vers le meilleur ou vers le pire,
Avec celle qui t’a souri
Et dit les mots qu’il fallait dire.

Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres.

 
 

Poème
Le mystère - c’est la voix étouffée des ramoneurs derrière les murs et le parcours de la Grange- Batelière sous l’Opéra.
La peur - c’est un roulement de tombereau, la nuit, dans un bois où ne passe aucune route.
La douceur - c’est un vol de chouette, sous le taillis, au crépuscule.
Le contentement - c’est l’odeur d’une blonde qui, lente, efface ses bas noirs.
L’angoisse - c’est la congestion, comme une émeute violette, sur le bitume où bouge un soleil
ahurissant.
L’été - c’est l’ombre de la jarre qu’emperle son frais et cette parole qui traverse encore le dédale de vacances.
L’Île-au-Trésor - c’est la touffe de parfums entre tes cuisses - salées.
Le désir - c’est la flèche de rubis qui voie par-dessus 1’Orénoque en flammes et décochée sans bruit.
L’amour - c’est ce pays à l’infini ouvert par deux miroirs qui se font face.
L’enfance - c’est la clef rouillée que cachent les buis - celle qui forcerait toutes les serrures.
Le rêve - c’est l’instant où tombe enfin la robe des clairières.
La plus belle récompense de l’homme - c’est encore son sommeil.
Et le mien tarde bien à venir.
« Qu’exigeons-nous du ventre d’une femme, sinon le plus somptueux dérivatif à notre misère d’être au monde ? »

Lourdes, Lentes

Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 Forough Farrokhzâd : Une autre naissance, éditions Héros-Limite, 2021

Forrough Farrakhzad (1934-1967) est un des visages les plus flamboyants de la poésie perse moderne. Elle est également une des inspiratrices de l’émancipation des femmes iraniennes. Dès l’adolescence, elle cherche à explorer ou créer de nouveaux espaces de liberté. Dans un premier temps elle pense, à travers le mariage, pouvoir fuir une cellule familiale étouffante caractérisée par la dureté et les brimades de son père et l’étroitesse d’esprit de sa mère. Mais son mari s’oppose à sa vocation poétique, en la vouant ainsi à une simple existence de femme au foyer. Elle se rebelle et refuse de renoncer à la poésie. Divorcée, on la sépare de son unique fils, ce qui créera en elle, une révolte et une blessure inguérissable. Elle travaille alors dans le cinéma en tant que monteuse et réalisatrice de documentaires et voyage en Europe. Ses liaisons font scandale et elle est ainsi vilipendée par la presse sans jamais renoncer à céder à la calomnie et au scandale. Elle meurt précocement lors d’un accident de voiture.
En une sorte de tourbillonnement permanent ces poèmes évoquent sans cesse l’amour, le désir, la captivité, la maternité. Son style ardent lorsqu’elle évoque le feu dévorant des sentiments ou l’absence de l’aimé, le souvenir d’une étreinte disparue s’apparente parfois à une psalmodie en une sorte d’écriture incantatoire. Ainsi qu’elle l’écrit dans un entretien la poésie est pour elle, une flamme de sentiments : « un poème est beau lorsque le poète y projette toutes les vibrations et les ferveurs de son âme. » 
Ces derniers textes mêlent dialogues, interrogations, réflexions et souvenirs en des tableaux très imagés d’où surgissent couleurs, odeurs, sensations dans une sorte de ferveur dans l’évocation. Ainsi décrit-elle le poème « comme une fenêtre qui s’ouvre toute seule chaque fois que j’y vais. Je m’y assoie, je regarde, je chante, je crie, je pleure. Je me mêle à l’image des arbres et je sais que de l’autre côté de la fenêtre il y a un espace, il y a quelqu’un qui m’écoutera dans deux cent ans (…) C’est un moyen pour communiquer avec l’existence dans un sens large. L’avantage, c’est qu’en écrivant des poèmes on peut dire : je suis ou je fus. Sinon comment peut-on dire : je suis ou je fus ? ». [1] La poésie devient alors le produit de la perception d’un instant : « l’évènement du poème se produit entre les deux instants où la lampe s’éteint et s’allume dans la chambre », un moment d’éclipse ou de fulgurance entre lumière et obscurité, entre joie et douleur. Ainsi ces poèmes « flammes » nous emportent dans un brasier d’émotions en une sorte de transe.

Extraits

Ces jours-là

Ces beaux jours
Ces jours pleins de vie
Ce ciel étincelant
Ces branches pleines de cerises (...)
Ces jours-là sont passés
Ces jours d’attirance et de stupeur
Ces jours de sommeil et de veille
Ces jours-là, chaque ombre avait un secret
Chaque coffret cachait un trésor
Dans le silence de midi
Chaque recoin du grenier
Contenait tout un monde
J’admirais ceux qui n’avaient pas peur de l’obscurité
Ces jours-là sont passés
Ces jours de fête
Dans l’attente du soleil et des fleurs
Au dernier matin de l’hiver
Un parfum frissonnait sillonnant la ville
Celui des narcisses sauvages, des bouquets silencieux
et pudiques
Apportés par des vendeurs qui chantaient
Le long de la rue parsemée de vert
Le bazar, avec ses odeurs troublantes
Odeurs fortes de café et de poisson
A chaque instant du chemin, le bazar s’étirait sans fin
sous nos pas.
Tournoyant au fond de l’oeil des poupées
Le bazar, c’était ma mère qui s’empressait
Vers les étals débordants de couleurs puis revenait
Les paniers pleins de cadeaux
Le bazar, c’était une pluie qui dévalait, dévalait, dévalait.
Ces jours-là sont passés
Ces jours surpris par les secrets d’un corps
Ces jours de rencontre aux aguets
La beauté bleue des veines
Une main en appelait une autre, fébrile
Avec une fleur derrière le mur
La main confuse s’inquiétait
Salâm
Et l’amour se déclarait d’une voix pudique
Durant les après-midi chaudes, poudreuses
Nous lisions notre amour dans la poussière des rues
Nous parlions la langue simple des fleurs sauvages
Nos cœurs naïfs, nous les emportions au jardin des
tendresses
Pour les confier aux arbres
Et la balle tournait de mains en mains avec des baisers
pour messages
Et c’était l’amour
Ce sentiment trouble qui nous entourait soudain dans
l’obscurité d’un couloir
Et nous attirait dans la nuée brûlante des souffles, des
battements et des sourires volés
Ces jours-là sont passés
Ces jours-là se sont fanés

Comme des herbes séchées par le soleil
Ces rues étourdies par le parfum des acacias
Se perdent dans le vacarme des impasses
Et la fille qui frottait ses joues
Avec des géraniums, ah
C’est maintenant une femme seule
C’est maintenant une femme seule"

 

Dans le crépuscule sans fin

-Il faut dire quelque chose
Mon cœur veut se mêler à l’obscurité
Il faut dire quelque chose
(…)
-Je pense à une lune
-Au mot d’un poème
-je pense à une source
-A l’illusion de la terre
-A la riche odeur d’un champ de blé
-A la légende du pain
-Je pense aux jeux innocents
A cette longue rue étroite
Envahie par le parfum des acacias
-Je pense à ce triste réveil, à cette stupeur
Une fois nos jeux et la rue passés
Et ce grand vide laissé par le parfum des acacias
(…)
Il faut dire quelque chose
Il faut dire quelque chose
A chaque aube, à l’instant tremblant
Quand l’espace s’entremêle soudain à quelque chose
De confus
Comme au temps de l’adolescence
J’ai envie
De me soumettre à une révolte
J’ai envie
De tomber de ce grand nuage
J’ai envie
De dire non non non
-Partons
-Il faut dire quelque chose
-Le verre ou le lit ou la solitude ou le songe ?
-Partons. »

 

Amoureusement

« Tu as brûlé mes cheveux d’une caresse
Mis l’incendie à mes joues
O toi qui ignore ma robe
Qui ne connais que les prairies de mon corps
O toi lumière de l’aube qui jamais ne se couche
Soleil des contrées du Sud
O toi, toi plus vif que l’aurore
Plus frais, plus riche qu’une pluie de printemps
C’est une obsession, plus qu’un amour
Quarante lumières dans l’obscurité du silence
Lorsque ma poitrine s’est éveillée
J’ai fait don de tout mon corps
(…)
Toi qui me mêles au rythme éperdu
Tout ce feu que tu as versé dans mes poèmes
Cette fièvre amoureuse qui me consume
Voici tes flammes et mon poème en cendres.


Véronique Elfakir -Revue Terre à ciel 


 

Le verger poétique de P. Jaccottet

       Revue Terre à ciel 

 

Tout texte ne serait-il qu’un verger à cultiver ? Un paysage à parcourir pour recueillir chaque jour la plus infime offrande de beauté : l’effeuillage discret d’une pivoine, le rose déchirant des nuages sur un fond de montagne violette, la claire assurance d’un paysage de pierres et de landes où s’appuyer le temps d’un poème comme si rien jamais ne devait cesser d’exister…. C’est à ce genre de promenade contemplative que nous convie les derniers écrits de P. Jaccottet qui semble se promener à travers les mots et nous donne ainsi accès à ce jardin qu’il n’aura jamais cessé de cultiver : là où le verbe défie le temps et arrache quelques derniers soupirs à la terre parfois aride d’où surgit parfois la brève fulgurance d’une rose… ce travail patient du jardinier, jour après jour, s’apparente alors à celui du poète élaguant son écriture pour tenter de rejoindre l’essentiel.

De ce jardin secret et patient, métaphore en quelque sorte, de son travail d’écriture, P. Jaccottet décline les variations, d’un livre à l’autre : « Aujourd’hui, je dirai seulement de ce jardin que j’y ai vu, d’année en année, la lumière circuler comme un enfant qui jouerait. D’année en année, c’est vrai, je la voyais moins bien, j’avais plus de peine à la suivre, à lui parler. Mais elle jouait toujours sous les feuillages accrus, sans rides, elle, sans cicatrices et sans larmes. Parce qu’elle est entre les choses, elle paraît inaltérable, éternelle même. Et c’est grâce à ces verdures fragiles, à ces jardins changeants, précaires, qu’on la voit. Qu’on y repense un instant entre deux pensées plus sombres ou plus avides. Il faudrait trouver ce qui dirait Dieu, ou du moins une joie suprême. L’obstacle, l’écran qui les révèlerait. » [1]

Cette scansion de la lumière se décline à travers sa passion des plantes et des fleurs qu’il ne cesse de célébrer en leur fugace splendeur, symbole classique de l’impermanence vénérée en ce qu’elle nous rappelle à notre humaine et précaire condition : « Opulentes, épanouies et légères à la manière de certains nuages (qui ne sont, après tout, que de la pluie encore en ballot, tenue en main) ; de nuages arrêtés, sans s’effilocher, dans les feuilles. Pas plus nuages, néanmoins, que robes déchiffonnées : pivoines, et qui se dérobent, qui vous échappent – dans un autre monde, à peine lié au vôtre. (…) Cela se fripe vite, devient vite jaunâtre et mauve comme de vieilles lettres d’amour dans un roman à la Werther. (…) Pourquoi donc y a-t-il des fleurs ? Elles s’ouvrent, elles se déploient, comme on voudrait que le fasse le temps, notre pensée, nos vies.
L’ornement, l’inutile, le dérobé.
Saluez ces plantes, pleines de grâce.
Parure, vivante, brièveté changée en parure, fragilité faite parure. »  
 [2]

La fleur et notamment les iris ou les violettes est également la manifestation de cette épiphanie de l’être que l’œil du poète tente de capter et de re-saisir dans toute sa fulgurance, telle une tâche de couleur sous l’ombre mauve des montagnes :« Questionnant une touffe de violettes découverte en déplaçant du bois. C’est comme si un homme très voûté lisait un livre à même le sol. Les apparitions. C’est de cela que se nourrit la poésie : des prémices. Grâce à elle, il y a moins de répétitions, bien qu’elle dise toujours à peu près la même chose. » P [3] La nature est donc comme un livre à interroger à travers la plus humble de ses apparitions et dans l’univers de Jaccottet, rien ne saurait être insignifiant, la grandeur se situe dans le détail, l’anodin, le quotidien, ce que nous ne savons plus regarder généralement : un vol d’oiseau, la lanterne pourpre d’un Iris, l’argenté d’un ruisseau, une couleur ocre de pierre sèche effritée par le temps, la neige d’un amandier en floraison. Rien que de très banal en somme, comme une sorte d’herbier d’images et de sensations à reconstituer.

Ainsi si tout peut faire signe, il s’agit de convertir sans cesse, cette provision quotidienne d’offrandes, pour tenter de vibrer à l’unisson de ce qui nous entoure et ainsi d’être au plus près de la création : « Takemoto cite, dans La Condition humaine, les propos du peintre Kama, dont le modèle est l’artiste japonais Kondô : « Pour moi, c’est le monde qui compte (…) Le monde est comme les caractères de notre écriture…. Tout est signe. Aller du signe à la chose signifiée, c’est approfondir le monde, c’est aller vers Dieu… (…) On peut communier même avec la mort…. C’est le plus difficile, mais peut-être est-ce le sens de la vie. 61
Takemoto cite également un passage sur la poésie, dont il ne donne pas la source, où il semble s’agir de la poésie, dont il ne donne pas la source, où il semble s’agir de la poésie qu’il y a dans les œuvres d’art : « … ce que nous appelons alors la poésie est peut-être la présence, rendue soudain sensible, de la consonance avec l’univers. » 
 [4] 
Cette saisie de l’instant, éternisé par le verbe, tente d’occulter l’inévitable : l’inévitable chute des pétales dispersés par le vent froid de l’hiver qui vient tarir à sa source ce pur jaillissement : « Tout tient ensemble, ici, aujourd’hui. Même la buée des premières feuilles ombrageant les berges. Rien ne parle d’exil. Rien ne parle de ruine, même pas les ruines. Rien ne parle de perte, même pas ces eaux fugitives, tellement claires qu’on croit que c’est le ciel lui-même qui les a déléguées jusqu’à nous sur ces degrés de pierre. »  [5] Car pour P. Jaccottet vie et mort, ombre et lumière constituent l’éternel balancier qui scandent son œuvre oscillant sans cesse entre ces deux polarités : « J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd, le second, presque rien que d’impondérable. Mais il m’arrivait de croire que l’impondérable pût l’emporter, par moments. Je vois à présent que la plupart des pages que j’ai écrites sont sous le signe de cette pesée, de cette oscillation. »  

La lumière du paysage reste alors le seul pilier où s’adosser ainsi que ce témoignage toujours réitéré que constitue l’écrit de ce qui a été à travers le passage du temps comme un relais à transmettre, une ode à la vie, un hommage rendu à ce que Bonnefoy nommait la Présence : « Faites passer », disait la terre elle-même, ce matin-là, de sa voix qui n’en est pas une. Mais quoi encore ? Quelle consigne ? On aurait plutôt pressenti, en fin de compte, non pas un abandon, comme d’un bagage ou d’un vêtement superflu, de tout ce que le corps, le cœur, la pensée reçoivent de ce monde-ci afin d’accéder à on ne sait trop quoi qui aurait toute chance d’apparaître diaphane, spectral, glacé, mais un pas à la suite de quoi rien de l’en-deça du seuil, ou du col, ne serait perdu, au contraire ; où tout : toute l’épaisseur du temps, d’une vie, de la vie, avec leur pesanteur, leur obscurité, leurs déchirures, leurs déchirements, tout serait sauvé, autrement présent, présent d’une manière que l’on ne peut qu’espérer, que rêver ou, à peine, entrevoir. »  [7]

Il faut alors sans cesse pousser la porte du jardin pour recueillir la lumière ou quelques éclats d’être, déchiffrer ces lettres oubliées surgissant de la terre ou du ciel comme autant de petits météores : « Ouvrir, ouvrir toujours – ou aussi longtemps qu’on le pourra. Ce qui s’ouvre à la lumière du ciel : la fleur au ras du sol. Comme de l’obscurité qui s’épanouirait, ainsi que le jour se lève. Les liserons : autant de petites nouvelles de l’aube éparses à nos pieds. » [8] Et comme souvent dans son œuvre, c’est encore une fleur qui nous délivrera son dernier message : « Que la rose du chant/Brasille de plus en plus haut/Comme en défi à la rouille des feuilles » [9]

« Adossé, vermoulu,
A ce pilier à peine moins précaire,

J’aimerais ne plus délivrer que des paroles
Qui éparpillent les toits
(Car même un toit de paille pèse trop
S ’il vous sépare du rucher nocturne).

Des paroles pareilles
Aux actes des fleurs, bleus ou rouges,
A leur parfum.

Je ne veux plus des labyrintes,
Même pas d’une porte :

Juste un poteau d’angle
Et une brassée d’air.

Déliés les pieds, délié l’esprit,
Libres, mains et regards :

Alors, le deuil nocturne
Est entamé par en bas. » 

 

 

 

Éventail pour Ise, art du waka japonais, par Véronique Saint-Aubin Elfakir

Revue Terre à ciel

Éventail ou plutôt paravent pour Ise serait plus judicieux, car cette poétesse japonaise née aux alentours de 872, pratiquait ce que l’on appelait alors l’art du waka à la cour de l’empereur.

Le waka se rapproche du haïku dans sa forme brève mais à l’époque il était utilisé pour commenter des paravents peints qui venaient orner les palais ou les riches demeures. Le texte calligraphié sur un carré de papier était d’abord collé sur un des panneaux puis il était recopié de façon définitive s’il était jugé digne de passer à la postérité. Ise, fille d’un aristocrate lettré et introduite à la cour en tant que dame d’honneur de l’impératrice, fut chargée de la réalisation de nombreux poèmes et de l’organisation de concours et joutes poétiques. Comme en Chine, calligraphie, peinture et art poétique étaient indissociables. Les waka étaient réservés aux femmes tandis que les hommes écrivaient en caractère chinois. La réalisation des paravents était elle-même très codifié puisqu’il s’agissait de représenter des paysages ou des occupations de la vie quotidienne : promenade sous les cerisiers en fleurs, rituels de purification dans les monastères, passage des saisons ou liaisons amoureuses. Un tableau assorti de son texte répondait à l’autre de façon à former une sorte d’histoire à suivre.

Ise, jeune femme noble et introduite à la cour, finit par céder aux avances du frère de l’impératrice, plus jeune qu’elle, qui l’abandonna par la suite pour se marier. Neurasthénique et blessé, elle retourna chez son père, jusqu’à ce que sa fidèle amie, l’impératrice, la somme de revenir à ses côtés. Elle devint alors la concubine du frère aîné dont elle eut une fille qui devint poétesse à son tour. A l’époque les femmes qui gravitaient à la cour devenaient très rapidement des objets de plaisir au gré des humeurs impériales ou princières avant que d’être délaissés parfois définitivement comme en témoigne de nombreux textes composés par Ise. Ils décrivent la longue attente, l’isolement, la déception, les larmes et les regrets :

L’oubli lui est-il
Totalement inconnu,
A la Tisserande
Qui attend son amoureux
Durant une année entière ?

Une vie de patiente où l’effacement triomphe de toute velléité amoureuse. Ise ne peut choisir, à la mort de l’impératrice à trente six ans, elle rentre au service de sa fille. De sa liaison avec l’empereur, elle aura un fils qui cependant meurt à l’âge de huit ans. C’est donc une femme brisée qui écrit sa peine et dont seule la contemplation de la lune ou de la nature lui offre un semblant de réconfort :

En cercle assemblés
Quand s’éparpillent les fleurs
Nous voici comblés
Par les largesses du vent :
Quel magnifique brocart ! 

Comme dans toute la tradition poétique japonaise de l’époque, la mélancolie, la conscience de l’évanescence de toute chose s’allie à la célébration de cette précarité si touchante en sa beauté à l’image de ces feuilles ou de ces fleurs qui s’éparpillent. Ceci porte un nom particulier en japonais : mono no aware c’est-à-dire l’émotion suscitée par la fragilité du monde qui nous entoure :

Fleurs de cerisiers
Des monts sont éparpillés…
Laquelle est la neige,
Laquelle fleur ? Au printemps
Je voudrais qu’on le demande 

De nombreuses métaphores évoquent ce passage du temps : cendres, rosées, brumes, larmes. De sa vie qui nous est rapporté indirectement on sait peu de choses si ce n’est ce don des mots qui donnèrent sens à cette existence qui se comparait à l’insignifiance d’une goutte d’eau trop vite dissipée. On sait cependant qu’elle composa au moins quatre cent wakas dont seuls quelques uns furent compilés en une anthologie.

Aujourd’hui présente
Et demain dissipée, cette
Vie qui est rosée.
Ah, si je trouvais les mots,
Témoins durables d’un cœur ! 

Si le corps doit disparaître, le cœur reste le même, comme elle l’écrit, fidèle à la contemplation de la lune et à cette pluie de pétales qui donne à ses mots cette permanence des perles qu’elle leur enviait. Ainsi nous donne-t-elle le précieux témoignage à la fois de la tradition poétique de l’époque mais aussi de sa condition de dame de cour qui sut toutefois s’attirer, par sa grâce et son style, les faveurs artistiques de l’empereur.

Ces poèmes font écho à ceux de Izumi Shikubi également poétesse et Dame de cour. Tôt mariée au gouverneur Izumi qui la quitta assez rapidement pour exercer ses fonctions, elle ne cessa de l’aimer et déplorer son absence. D’elle on ne connaît donc que le nom de son époux qui signifie « la source » ainsi que l’imposait la tradition car des croyances superstitieuses répandaient l’idée que celui qui était possesseur du nom pouvait « agir » sur la personne.

En cette époque Heian, la tradition à la cour voulait qu’un homme quittant une femme avant que l’aube n’apparaisse ainsi que le voulait l’usage, envoie un poème, dit « du lendemain », exprimant la joie éprouvée après une nuit d’ivresse ou la tristesse d’avoir à se séparer. Chaque poème à droit à sa réponse où sera repris un terme présent dans la première missive :

A un homme venu me voir et qui, trouvant la soie de son habit trop croissante, s’en défit
Ne pas entendre de vos nouvelles
(Que la soie ne bruisse pas)
M’est pénible
Mais il y a donc des êtres
Qui n’aiment point que ce son soit près du corps. 

De cette délicate tradition des jeux de l’amour à la cour témoigne également cette autre composition :

Un homme me renvoya un éventail avec ce mot : « pourquoi l’avez-vous abandonné ? Je vous le fais tenir. Ce doit être un désagrément de ne pas en avoir un de rechange. »
Si je vivais sur une île sans humains,
Sans oiseaux, je ne manquerais pas
De partir et à votre recherche,
Et à celle de la « chauve-souris ». 

Ici tout comme chez Ise, le sentiment de la perte et de la fuite du temps s’allie à la célébration du désir que magnifie la métaphore de la fleur :

Une terrasse couverte. Une femme regarde les œillets de Chine.
« Depuis qu’ils sont en fleurs
Je les contemple jour après jour
Aucune fleur en beauté ne surpasse
Ces « étés éternels. » 

Une sensualité raffiné se dégage également de ces vers aussi délicats que des pétales de cerisier

J’étais là, pâmée,
Ignorant le désordre de mes cheveux noirs
Combien m’est cher celui qui d’abord les releva

Ce à quoi succède la tristesse de l’abandon et du deuil au soir de sa vie, sentiments auxquels font écho cette interrogation :

Suis-je un être humain
Moi qui dors sans m’étonner
De ce monde de rêve
Que je vois, réellement, éphémère 

Ainsi ces éventails ou ces paravents s’ouvrent et palpitent sur la chair du désir et célèbrent cet « éternel été » jusqu’à l’évanouissement final d’une feuille qui tombe…



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