Alain Duault – La poésie, le ciel – Paris, Gallimard – 2020


Dans cet essai à la fois profond et poétique, Alain Duault interroge ce lien toujours renouvelé entre poésie et beauté… A l’image de ce constant effort humain de « lever des stèles au milieu du néant  », le poème « condense de la matière », comme l’ambre peut conserver un insecte tout en n’ayant de cesse de briser cette fixité pour retrouver les pulsations de la vie ou le mouvement d’une vague qui retombe.
Ainsi la poésie serait à l’image du ciel, immense et changeante, ouverte sur une transcendance chargée de signes, de nuages, de questions sans fin : « Elle délivre en fait le témoignage exacerbé d’un sentiment de la langue qui s’apparente à cette course incessante du temps que semblent figurer les nuages cherchant un sens dans le ciel. Comme si les nuages, comme si le passage des nuages inscrivait une durée dans le battement infini du temps. Pour y ouvrir quel sens ?  »
La beauté toutefois ne se délivre qu’à travers la marque de nos blessures, elle est la présence d’une « ab-sens » c’est à dire du vide de toute signification ultime. Le rôle de la poésie n’est donc pas de décrire mais de produire ou susciter la beauté travers l’expérience du langage. Elle constitue ainsi une réponse à la mélancolie et solitude fondamentale de l’homme, « inscrite dans son insatisfaction essentielle » en introduisant face à l’absence de réponse du réel, la dimension du désir. En ce sens elle est alors selon A. Duault « poésir » unissant cette pulsation toujours désirante à cette énigme portée par le poème et qui le fait poème sans que l’on sache pourquoi.

Si ce que l’on écrit n’est jamais ce que l’on veut dire mais nous échappe en définitive, la poésie est ce qui est « in-photographiable ». Tout comme on ne peut photographier le battement d’un cœur vivant, on ne peut figer le mouvement même de la vie sou peine de passer à côté…. De sorte qu’être poète, « c’est regarder le monde avec des mots » : C’est être constamment sur le qui-vive avec la langue – mais en entendant : qu’ils vivent, les mots, les hommes, les oiseaux. C’est-à-dire : que la beauté les sauve et invente une perspective qui ouvre ses portes vers des couloirs nouveaux, déplie les temps trop sages, brise la mer gelée des évidences.
Être poète, c’est avoir des oiseaux dans la bouche, courir le ciel avec eux, gravir les échelles du vent avec des semelles trouées comme un parapluie sous tous les orages du monde. C’est, guetteur mélancolique, être le front aux vitres, veilleur de chagrin sujet aux langoureux vertiges. C’est vouloir découdre l’erreur des destins et des chemins déjà foulés, prendre les rêves au sérieux, ne pas se retourner sur Eurydice pour s’arracher à une saison en enfer. »
Il s’agira dès lors de puiser la clarté dans et à travers l’obscur ou d’écrire comme la mer un texte qui n’aurait pas de fin, vagues après vagues…. Ou de se laisser porter par la force des mots qui d’une certaine façon précèdent toujours le poète, ce « guetteur mélancolique » tentant de reproduire ce troublant frémissement de la vie comme un chasseur de papillons ébloui : « Écrire de la poésie, c’est écouter les mots, les observer, être à leur écoute, s’ouvrir à ce qu’ils ont à nous dire. Par exemple imaginer les jours de pluie et de beau temps qu’ils ont connus. Écouter l’histoire de leurs voyages, des vents qui les ont portés jusqu’à nous. Chaque chose ici-bas est douée de parole. 
Écrire de la poésie, c’est repousser la cérémonie, trouver de petites réponses à de grandes questions, chercher le bouton pour allumer dans le couloir, relever le courrier des rêves, arracher les fils de cette robe d’inquiétude dans laquelle chacun danse. 
Aussi mouvante que l’azur ou les nuages, la poésie ne peut donc se laisser capturer qu’à travers l’écriture poétique elle-même déroulant sans fin ces constellations de métaphores éclairant la nuit, ce dont témoigne avec brio ce texte frémissant et sensible d’A. Duault.


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel

 Marc-Henri Arfeux – Raga d’Irisation - Editions Alcyone, 2023

La première page du recueil s’ouvre sur l’espace clos d’une chambre, lieu d’un voyage imaginaire qui se transforme en barque, couloir d’initiation, île, envolée d’oiseaux migrateurs, au gré de la narration. Peu à peu se dessine les contours d’une sorte d’ascèse ou d’ascension où il s’agit d’atteindre la lumière pour devenir ce « grain de transparence entre les lames du temps »
Seule une lampe semble alors veiller sur l’instant immobile et « évasif » évoqué en de délicates images flottantes comme des nuages où « tout se rassemblerait en s’ouvrant ». Ainsi la chambre loin d’être fermeture devient le lieu de tous les possibles et de toutes les métamorphoses comme ce « danseur enlacé à l’éclair ». Une élévation se dessine progressivement, la nuit devient alors « une rose nouée de vide » et le monde « un collier de larmes et de beauté ». L’abandon à la vacuité devient accueil et ouverture. 
A la lueur d’une bougie ressurgissent parfois quelques souvenirs. Ainsi cette évocation du « jeune homme au cœur de saule » ou de ce parfum aux odeurs d’enfances « d’un très ancien coffret de cire contenant deuil, naissance et papillon ». Parfois survient un éveil au « centre de l’unique » tissant « le papillon que tu dois suivre/Il n’y a que cela ». Il s’agit alors de « traverser les fenêtres » pour mieux retrouver ce goût de l’amour en des nuits d’insomnie traversées de quelques étoiles où « des portes tournent et se souviennent »
Loin de la vanité du savoir et de l’égo se dessine un chemin d’évanescence où « d’un souffle vertical s’unit tout le pollen/ En invisible/De cet amour donné qui ne possède aucun contour/Et ressemble à la neige ». Le silence devient alors « rosace » et la solitude se transmue en universelle communion avec ce chant de l’être où palpite toutes « les ombres lumineuses »« l’irisation d’un visage ». La chambre s’unit alors aux couleurs du jour. L’aube se lève comme une incantation ou ce mantra « près du cœur » du « coffret secret d’un mot. » Le moi ainsi dissous devient la buée d’un rêve, un jardin d’apesanteur, un rouleau d’or. L’univers tourne alors comme une danse d’atomes au creux de la main ouverte au don de l’infime splendeur du « bleu parfait d’après-midi »
Ce voyage intérieur finit par transcender les murs de la maison comme pour mieux s’évader le temps d’un poème vers cet ailleurs « ajoutant un pétale/A la beauté du temps. » Nul enfermement ici, les « objets sont des portes »« le thé de l’âme infuse le temps » mais parfois surgissent quelques fantômes, « cendre et lueur alliant/le tremblement du cœur », des robes se reflètent dans des miroirs, le souvenir d’autres vies peut être enfouies « dans des boîtes de cèdre » où l’encens de la voix seule et les larmes de l’amour « sont un oiseau nomade » : « Et toi, dans la maison du souffle/ Et du regard ouvert, /Tu es jasmin d’apesanteur/souriant au chagrin. » Sur les vitres pâles s’inscrit alors un reflet où le sujet s’abolit en transparence de buée « sur la fumée d’une heure »
Dans ces altitudes, ne reste plus que la « pureté de l’air » ou le soupir d’une rose dans l’écheveau du temps. La blancheur de la neige recouvrant de son manteau toutes les blessures du temps : « fumée, cristal et fil/reliant l’âme/à son jardin lunaire/naissant sur le plein ciel. » La maison devient alors « visage dénoué », « portes ouvertes/à la lisière de la forêt ». Le sujet ainsi délivré arrive pour finir à consentir à sa propre absence et se dissout aux quatre vents de la poussière dorée de « la substance délivrée » comme la poudre multicolore des ailes d’un papillon. Il devient aussi cette « offrande indéfinie de pauvreté première/où se lit un visage » comme si la vie n’était que cette espérance de regard porté par cette écriture subtile qui nous transperce de ses éclats d’irisation.

Extraits

« Une feuille rend à la terre
L’inscription de son être
Etoilé de silence
Parmi les talismans.

Le gris est lampe,
A l’unisson du cœur,
Et la rue fine s’étire selon son chat,
Très vide et pure,
Ainsi que le regard
Qui la suit sans bouger
Aux vitres blanches

Où mon aura n’est qu’un reflet. »

« Mon amour est sans nom,
Mon amour est le nom
Qu’appelle,
Sans fin le dédale de la beauté,
La solitude.
Mon amour est la poudre aux lèvres de ce chant,
Le charbon du regard sur l’incolore de l’avant jour,
Le papillon de la promesse brûlant neige du haut azur,
Les larmes d’un matin délivrant la blessure de son désert de linges.
Mon Amour est distance, célébration de vent effaçant les empreintes
Jusqu’au jardin de l’arc-en-ciel.
Où je
Ne suis. »

« Danse enlacée de l’air,
Echarpe d’altitude
Montant par le respir du vide.

Anapurna est ton bonheur,
Sourire de neige ultraviolette
Irisant l’invisible. »

« Le coffret d’un mot seul
Près du cœur,
Tu es l’arc épousé
Des quatre seuils ouverts,

Abolition dans l’accompli. 

Véronique Elfakir- Revue Terre à ciel

 Silvaine Arabo – Capter l’indicible – Paris, Rafael de Surtis, 2021

Comme le titre nous l’indique, ce recueil nous ouvre sur cette dimension autre, cette limite ou cette frontière que Silvaine Arabo nomme « l’indicible » vers lequel tend le poème. « Trésorière de la lumière », elle ne veut plus désormais qu’aimer ce qui s’offre au regard dans sa magnificence ténue et délicate : une aile et son reflet, l’éternel automne parmi la blancheur nue des chrysanthèmes, l’eau fluide et bleue, les arbres dans le vent, les étoiles lointaines, la voie claire de l’aimé. Peut-être ne s’agit alors que de se fondre ou fusionner avec l’univers, devenir à son tour paysage, passage ou seuil dans une perpétuelle célébration de la vie : « Narcisse reflété sur la tige frêle du temps/La rose en ses pétales concentrée te le redit/L’univers est en toi. » Pour qui sait regarder de tous ses yeux, « l’ici devient alors un ailleurs » qui nous embarque vers la beauté, un festin qui nous est offert à travers d’infimes détails : « ces miettes d’argile et d’eau ». L’objet de la quête ultime serait alors de se fondre dans cet univers, redevenir aussi léger qu’une bulle dorée, une particule de joie revenant à son origine… retrouver la mer, l’enfance, « les grands portiques sous la lune », passer la porte d’un jardin pour arriver en cet espace innommable où il n’y a plus de métaphores, où se dissout le langage, où il n’y a plus qu’une simple transparence de cristal, un « pointillement aux lois inconnues » comme un reflet d’or pur sur l’eau, un scintillement évanescent. En cette profondeur bleue, mer originelle, tout devient alors signes, souvenirs retrouvés de la flamboyance de l’été, des éclats de rire dans la mer, de l’amant… Ainsi s’offre cette fleur unique de la mémoire qui assembles toutes les images pour en faire un bouquet, un chant jubilatoire « parmi les feuilles » où se rejoint enfin toute la vibration du monde, où le moi se dissout en de subtiles couleurs ou modulations… où tout devient plus précieux de n’être qu’éphémère… En ces pétales tournoyantes de la vie étreinte en ses plus infimes détails, enfin ressaisie dans toute sa splendeur, en ce grand océan cosmique, il convient de capter, de transcrire ce bruissement du monde pour atteindre ce que Sylvaine Arabo nomme « le chant des Transparents »… Ultime métamorphose qui s’apparente ici à une permanente célébration de ce qui fut donné, éperdument recueilli, aimé, afin de rejoindre enfin cette sorte de clarté initiale où toute chose se dissout en particules de lumière. Et ainsi de tenter alors d’effacer la souffrance, la convertir en une sorte d’aube triomphant de la nuit, de musique ajourée pour ne garder que la flamboyance : « Et puis/marcher dans la forêt/Tout seul/Descendre doucement vers le fleuve/Pour s’y infuser/Mine de rien/Pour s’y dissoudre/Pour entendre de nouveau/La musique inaudible de son enfance…/ Et tout oublier – même soi -/ Devenir/ La mémoire des choses, des êtres, du silence/, De ces étranges vibrations colorées qui traversent l’espace/Pour le nourrir. » 
De ce magnifique recueil, qui aurait pu tout aussi bien s’appeler « le Chant des transparents », de ces poèmes, à l’écriture à la fois ciselée, épuré et incandescente, l’on voudrait tout citer, tout retenir pour ne garder nous aussi que le pur flamboiement de l’amour.

Extraits 

Trésorière de la lumière dans l’ombre bleue des soirs
Use
Tes dernières forces
A n’aimer désormais
            Encore et encore
Que l’aile et son reflet
Et l’eau de la rivière
Quand reviennent les grands oiseaux blancs
Qui te font chavirer
            Tout près des miroirs
Cet éternel automne
Parmi la blancheur nue des chrysanthèmes

Tu voudrais aujourd’hui
Que de la psalmodie des cendres
Renaisse un oiseau léger
Que la syllabe habitée
De nouveau vibrante
Fasse éclore sur le sang
Des roses de neige

Tu voudrais relire le passé
A la lueur des signes
Posés à présent comme des vagues
Sur le manteau
A double-face de ces vagues
Des orgues vibrantes
Dans de longues nuits obscures

Ainsi voudrais-tu témoigner
A travers les jours qui courent
Vers leurs sommets splendides
Et leurs proues rauques
De marins féroces
Et leurs lunes désertées
Roses à l’envers
Ainsi voudrais-tu dire
Ces voix jadis familières

En un abîme
Perdues

Afin que puisse éclore
-Vertige oublié-

Le chant des Transparents

Silvaine Arabo – Au fil du labyrinthe suivi de Marines résiliences – Paris, Rafael de Surtis, 2018

Ce recueil du deuil, ce temps de pause où le temps se fige, s’arrête sous la mousse du souvenir, Silvaine Arabo en déroule le fil dans ce texte multiple… A cette mort qui coupe le souffle en une image saisissante, « étouffer dans un cercueil tout neuf » s’oppose une vision florale qui vient contrebalancer cette lucidité tranchante qu’aucune image ne saurait pouvoir suffisamment recouvrir, cette réalité d’un corps soudain déshabité… comme vidé de sa substance. Il conviendrait alors pour réparer cette insoutenable blessure, de « Voir le monde du regard de la fleur », le convertir en musique pour oublier que la terre un jour nous reprend et s’acheminer ainsi dans cet espace d’ombre et de lumière où ressurgissent d’anciennes mélodies…Il faut toutefois continuer à vivre, à avancer et proclamer que « rien n’était plus beau que le rire ». L’écriture tente de suturer l’absence, de porter en soi pour mieux la faire revivre celle qui s’en est allé : « Tes yeux sont comme un faux sur le revers de ma vie/Tu t’absentes et je suis là présente pour deux/papillon dansant sur le rebord de tes absences. » Des images s’imposent alors pour tenter de nommer la perte, de l’apprivoiser : « il me reste tes mains/tes mains seules » Il reste cependant un sentiment de fracture irréparable : « on ne ressent plus rien comme autrefois »« sous les feuilles l’absente fait un grand trou » Peu à peu toutefois surgit un certain apaisement : « Ainsi parmi les aubes, une autre fleur qui se lève, et l’unique, pour saluer, pour naître : une aile d’écume et d’oiseau » S’accomplit alors enfin ce long et difficile travail de deuil, avec le retour progressif de l’acquiescement à la vie, à l’amour tel qu’il s’exprime en fin de recueil en une vibrante et sensuelle adresse afin qu’en définitive ne soit pas le ce réel tranchant de la mort qui ait le dernier mot mais bien cette douce suavité de l’existence tel qu’elle ne peut se découvrir qu’à travers l’être aimé. Ainsi s’inscrit sous forme de marines ou de tableaux subtils une certaine forme de résilience : « Et puis les mouettes sur le désert de sable mouillé, muet comme au premier soir du monde, /muet de cris d’oiseaux ivres et solitaires./Derrière, c’était plus intime : des dunes dores sur un ciel d’encre percé de petits points brillants. C’était le baiser nuptial où la seule vérité qui vaille la peine d’être assumée se montre à nu, claire et vivante comme le baiser d’un homme et d’une femme. » 

Extrait

On pourrait dévisager la route rien n’arriverait
Tu dors au sommet de toi-même tu dors
Aux coupures des arbres tu dors Ton sourire
Me fige
Au milieu du ciel et des fleurs inattentives.

Instable j’erre d’oiseau en oiseau
Tu es verticale et très grande tu coupes
Mon cœur en deux je pleure
Comme jamais je n’ai pleuré

Sans une larme
Immobile
Et penchée

J’ai dormi sous les arbres anciens, près des étoiles : il n’y avait pas de puits mais l’eau était profonde, semblable aux sources que, jadis, j’avais rencontrées dans mes rêves ou dans une vie qui m’échappait. (…)
Dans l’isolement du sommeil j’ai cru reconnaître la Beauté du monde : tu n’étais pas différent de lui. En t’aimant, j’aurais pu percer son secret. Mais il commençait à faire froid. Et nous sommes rentrés.

…le silence est le fruit caché de la parole


Véronique Elfakir- Revue Terre à ciel 


 Marc-Henri Arfeux – Verger du cercle dévoré – Editions Alcyone – 2021

Le titre d’emblée nous indique la tessiture du recueil : il y sera question de deuil, celui de la mère plus qu’aimée, adorée et du paradis perdu de l’enfance, ce verger dévoré par le temps et dont seul le souvenir peut ranimer quelques reflets. A ces « matin de mère tissant les roses/Par don de source et d’alouette »ces matins d’amandier et de parfum de robe ouvrant l’été se substitue désormais l’image de la mère devenue « cierge étonné » tandis que sur le siège la robe s’évanouit… La délicatesse ou la grâce des images vient contrebalancer l’effraction redoutable de ce réel de la mort où de la présence il ne reste que quelques vêtements comme oubliés dans les armoires du souvenir… Avec la disparition de la mère s’enfuit l’enfance, celle qui portait baisers, lilas, devient la « transparente ». L’hiver devient alors la saison d’une douloureuse absence : « Silence est le santal/Un seuil cherche visage/à l’invisible de la neige. » La blancheur de la neige évoque le givre de la disparition, la blancheur d’un vide douloureux mais qui peut aussi se lire en une sorte d’espoir comme une porte, un seuil ouvrant sur une autre dimension. Peu à peu à la douleur terrible, à cette soif sans fin de sa présence, se substitue une sorte de vénération élevant la défunte au statut d’idole ou de déesse… Un tissu de métaphores subtiles vient masquer et contrebalancer ce couperet inéluctable du départ comme un coup de scalpel. Ainsi se referme le jardin de l’enfance « sur la brûlure de l’amandier. » Au fur et à mesure que le travail de deuil s’opère, les images s’allègent, la mère devient « l’étoilée », sa voix d’eau pure surgit dansinfinie de cette tendresse maternelle. Les souvenirs heureux ressurgissent à l’image d’une sorte d’Eden perdu : « Une aile à tes paupières/Et le jardin rouvre les seuils. » Le recueil se termine sur une floraison de sensations retrouvées évoquant subtilement la luminosité du foyer disparu, traces vacillantes et précieuse de ce qui reste encore de présence, quelques fragments à retrouver, à cultiver dans ce verger de l’enfance indéfiniment cultivé à travers le souvenir de l’absente. Un magnifique recueil pour convertir la douleur en un jardin lumineux et délicat, aux couleurs du ciel et de l’amour retrouvé en une écriture évanescente et raffinée.

Extrait

Le monde fut cercle
Entre les doigts
Qui lui donnaient azur,
Matin de mère tissant les roses
Par don de source et d’alouette.

Et l’amandier d’alors,
Agile et mince comme un danseur,
Les yeux de cils et de lumière
Liant d’un trait,
Parfum de robe ouvrant l’été.

Puis à l’épée d’une heure,
Le cri du toit rompu,
Et celle qui était mère
Devenue cierges étonnés,
Chemin sous le soleil,

Blancheur des nuits
Infiniment sableuses
A dénombrer les nombres,
Tandis que sur la chaise,
La robe évanouie.

Et toi, fiancée du sel,
Portant le non enfant,
Tu regardes venir
La longue vallée des jours
Conduisant au bûcher.

L’enfant de la lumière
Ouvre l’amande,
Et le verger devient
Ce double fruit d’espace.

Voici les roses, le chat couleur,
L’eau pure baguée de neige,
Et la bougie,
Très pâle, devant ce jour
Qui se souvient d’immémorial. »


Véronique Elfakir - Revue terre à ciel 


 Brigitte Maillard- Le mystère des choses inexplicables – Éditions Monde en poésie, 2021


Dans ce dernier recueil qui constitue une sorte de texte testament, Brigitte Maillard nous confie ses dernières pensées face à cette épreuve ultime déjà abordée dans son précédent recueil L’au-delà du monde que constitue la traversée d’une fin de vie… Mais la grâce de Brigitte est d’avoir su transmuer jusqu’au bout cela en don de lumière et en gratitude. Nulle amertume, nulle révolte, sous ses lignes juste le pur jaillissement d’une vie qui s’émerveille encore et toujours jusqu’à bout du bout, aux confins du dernier souffle…

Ainsi nous dit-elle en ses dernières pensées que la poésie est Mystère et combien sa vie se sera approfondie en cette quête. Aux portes de l’infranchissable surgit l’ineffable amour, cet amour qui est « absence de désirs », pur moment de grâce… : « L’amour comme une envolée intérieure, le chant de l’autre, la vie future, le rêve sans fin, la portée des astres, le ciel qui vient vers vous, la douloureuse espérance et le regard sacré des anges. Grâce à lui tout s’illumine. » 

« Au stade ultime, nous avoue t’elle, au déclin progressif de son corps se substitue une sorte de « joie cellulaire », un rêve de fusion ou de dissolution dans un grand Tout Immémorial où il ne s’agirait que d’appeler ou convoquer la lumière de ses cellules » Comme si ainsi se résolvait pour elle l’énigme de toute vie se difractant en atomes et comment ici ne pas penser à Rumi ? Ainsi s’interroge t’elle : « Ai-je trouvé en moi ce qui ne meurt pas ? » Rejoignant ainsi également la poignante quête de Catherine Pozzi pour qui la clé se trouvait dans cette atomisation de nos corps qu’elle voyait comme un vecteur d’éternité, fidèle en celà à la physique quantique sur laquelle elle voulait fonder sa poésie et sa quête spirituelle.

Sans cesse irradie dans son œuvre cette constante volonté de ne pas céder à la nuit et de célébrer la beauté, fidèle en cela à la pensée de François Cheng si souvent méditée…  « On ouvre les portes du monde avec ses engelures et soudain, au bord de cet immense scénario capté par la lumière du jour, une douceur inaltérable meurtrit l’horizon. Le jour est bleu. Nous sommes de ce monde, mais rien ne le révèle. Le mystère est là. » Et comment ne pas être irrémédiablement bouleversés par la fulgurance de ses derniers vers : « Relève la tête/Étrange beauté des phares/Etrange lenteur de la tortue/Je ne suis pas de ce corps, je suis l’aurore de mes étés. Donne-moi l’appui du vent et des pas cadencés sur le sable. Donne-moi la profondeur du temps, et la joie de renaître au sel de ton odeur. Le soleil t’a nommée liberté, fleur de silence, membre de dieu. Nous ne sommes plus loin de la vérité » Cette vérité couperet qui s’oppose à ce mystère qui est vie… c’est parce que nous ne savons pas que nous pouvons ainsi créer, aimer, avancer à travers ce doute salvateur porteur de désir… Toute vérité est tranchante et cruelle à la mesure de ce qu’elle nous dénude de cette enveloppe d’imaginaire qui nous protège de l’intrusion du Réel… Jusqu’au bout Brigitte aura interrogé cette énigme de la vie qui consiste selon F. Cheng en ce travail de l’âme en quête d’elle-même, de sa propre réalisation : « Nous sommes le but de nous-mêmes, travaillé par l’absence, sculpté par la présence. Un point dans l’infini, uni par un magistral silence. Écoute ce mystère/ta renaissance est là/docile et écarlate. (…) La vie n’est belle que si tu la désires. Elle t’appartient totalement et te donne sa liberté consciente et rêveuse, sa tendresse insoumise, sa transe magnifique. » Jusqu’au bout il ne s’agit encore que de célébrer ou magnifier la vie, fidèle en cela également à la voie frayée par Catherine Singer pour qui il nous appartiendrait avant de partir d’effacer toute douleur lié à notre passage sur cette terre pour qu’il ne reste plus de nous qu’un brasier de joie. Ainsi n’a-t-elle de cesse que de scander ces derniers messages de délivrance : « Sois celui que tu aimes, celui qui tremble à genoux. On va au contact, guidé par la conscience, porté par la joie de l’amour. » Ainsi cet entrelacement entre nuit et jour, mort et vie revêt pour elle la couleur d’un vitrail, un tressage de couleurs dont elle n’a de cesse de célébrer l’énigmatique clarté et j’entends raisonner encore sa voix qui nous exhorte à vivre toujours plus intensément tant que cette joie nous est encore donnée : « Mets-toi au clair du monde sur la paroi du songe/Mets-toi chaque jour devant la vie, reçois ses richesses, elles te sauveront. Pousse dans ton cœur et tes racines cette belle habitude. Rien n’est plus beau que l’amour, il sauvegarde notre être car il est de toute éternité. Son regard est soyeux. (…) Que l’arbre à découvert apporte l’eau fraîche en vos jardins. Chante, dansez, n’ayez pas peur du jour. (…) Rien qu’un peu de blé d’écume, une lumière à couper le souffle, à enivrer mon cœur. »

Ainsi tout au bout du voyage, arrive au dernier seuil cette prescience ou cette espérance de la fin : « Ma vie ne sera plus qu’amour. Et dans cet apaisement je me retrouve enfin ». Ce recueil magnifique et poignant nous offre également en partage l’éclat de ses phrases au déroulement de mer et d’embruns, de vent et de sable : « Mer, éveille mes cellules, redonne-moi la beauté. Que le temps se désagrège, que je puisse enfin me voir. Grâce à l’instant, au soleil retrouvé. Mer, redonnes-moi les couleurs du champ éclairé de tournesols. Cet horizon est ton immensité, le ciel de nos joies et de nos jours si peu dévoilés. De sorte qu’il ne s’agirait désormais « que de manger le soleil », une façon de poétiser la mort. Toutefois en ce franchissement dernier, seule l’écriture permet de ressusciter ce qui fut. Écrire pour que la vie redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être. Redonner voix à qu’il reste encore en nous d’enfance récusant ainsi toute fatalité car il nous appartient à tous de trouver notre chemin ou de le retrouver : « personne ne nous défait de nos vœux d’enfance : préparer le chemin vers les cimes. » Et sans doute seul cet amour sans cesse invoqué, scandé permet-il d’espérer franchir cette porte avec dignité, force et courage, humains désirants jusqu’au bout, toujours debout, toujours dans la lueur de l’espoir comme s’il ne s’agissait simplement que de franchir un sas où enfin s’accomplirait toute la somme de nos possibles : « Il y a de l’amour dans le rêve dont le corps se saisit pour vivre sa souffrance et aller au-delà, respirer tout en haut des cimes. Respirer l’eau puisé dans ses racines. (…) Quand le corps est épuisé dans sa chair, les étoiles le pénètrent. (…) Si nous sommes, ainsi qu’elle l’écrit le mystère de nous-mêmes, il nous reste à nous accomplir, à trouver notre voie à retrouver l’émerveillement toujours renouvelé d’un regard neuf et ainsi « reprendre un peu de ciel dans sa main ». A travers l’épreuve se dessine enfin la voie de la transmutation comme s’il ne s’agissait que de transformer l’or en plomb : « J’entre jour après jour dans la mystique, ce point de rencontre entre l’absolu et l’homme. Cette connaissance acquise par l’expérience me transfigure. Il aura fallu que je m’immerge longtemps dans la maladie pour en extraire l’essence. »

J’avoue n’avoir pas pu lire ce texte de son vivant car je savais qu’ainsi elle m’adressait son dernier message mais combien à oser affronter l’idée ne notre propre disparition, nous en ressortons plus vivant, c’est ce que je comprends maintenant à ce moment même où j’écris et où j’ai cet étrange sentiment qu’elle me sourit encore par-dessus mon épaule… Merci Brigitte pour toutes ses merveilleuses transmissions….

Extrait

Écrire en poésie 

Nous sommes invités à plonger dans le corps du rêve qu’est le poème. Au fil des mots, ce langage du monde vu de l’intérieur nous entraîne. La chanson est douce. Nous la comprenons et il nous prend un coup de féerie. La lampe est allumée. La femme assise, silencieuse. Les mots sont éparpillés sur le sol. De la main gauche, elle tire de son cœur de fines lettres qui allongent le fil fixé à la lune. L’index droit imprime sur le papier un mouvement qui fait tourner les lettres sur la page…et la lune descend. (…) La présence de la poésie nous élève. Il y a quelque chose de mystérieux en nous que l’état de poésie nous permet d’approcher. L’instant est précieux, la respiration aussi. Le poète ne ramène-t-il pas l’homme à la vie ? Au fond, écrire des poèmes n’est-ce pas dépasser la nature du monde ? Découvrir cette frontière entre « Pays rêvé, Pays réel », titre d’une œuvre du poète Edouard Glissant ?

Tu n’en peux plus de vivre ?
Détache-toi du monde
Remets ton corps en mémoire de lumière


Véronique Elfakir - Revue Terre à ciel 

 Jean-Pierre Siméon – Une théorie de l’amour – Paris, Gallimard, 2021


Cette « théorie » de l’amour que nous propose J.P. Siméon en ce recueil n’a en réalité rien de théorique… position qu’il soutient avec ironie précisément dans la préface car comme il s’en explique « La vérité est qu’aujourd’hui plus que jamais sans doute la pensée du monde, de la vie et de ses circonstances, otage des manichologues en tout genre, s’asservit pour notre malheur à la souveraineté d’une abstraction qui s’épargne les démentis du réel. Seule objecte à mes yeux à cette emprise délétère ce que la poésie depuis toujours fomente : une compréhension des choses non surplombante mais impliquée, sensuelle assurément, qui a aussi pour moyen la main et le pied. La pensée dans le poème a du corps enfin, et c’est le corps du monde, et c’est le corps de chacun. En quoi elle s’accroît d’un souffle, d’un rythme, d’un dynamisme, pulsations du sang et du vent. Le poème réchauffe le concept et soumet ma pensée au vivant contrordre que recèle la liberté native du réel. Mouvement perpétuel, mort du dogme. Il est temps de repenser poétiquement la vie. »
Ainsi aimer serait le contraire de penser, l’antithèse même de tout savoir et s’oppose en sa sensualité corporelle à la froide abstraction : « Que nous importe une pensée qui ne trouverait pas sa loi dans la chair exténuée du plaisir ? Pensée froide, pensée sèche, et plus grave encore, pensée qui ignore sa fatigue. » En des strophes magnifiques se déploie la saveur d’aimer : « Pourquoi inexplicablement un regard épousé par l’amour a-t-il une saveur, une saveur pour de vrai ? Un goût, comment dire ? d’arbre penché sur la rivière de l’été… »
L’amour en quelque sorte nous conduirait à faire l’expérience d’une sorte de dépossession ou d’oubli de soi bienheureux, où on épouse les contours de l’autre, où l’on se déprend de soi : « On ne vit le plus souvent qu’à la surface de soi-même. Puis on aime. Alors on se déprend de soi comme d’une neige : soi-même à la surface tombe, fond et bientôt court avec les rivières. Ne reste que ce qui peut aimer : un autre. » Ce dénuement intérieur permet alors de « devenir innombrable », de se démultiplier… C’est également un fin exercice d’équilibre où il ne faut « ni peser ni se dissoudre en danse d’abeilles » mais trouver la bonne distance et tenter de « demeurer l’étonné du premier baiser. », de trouver enfin ce que l’on ne cherchait par une grâce inespérée, de « donner corps à un mystère » lequel serait « d’éprouver un dehors au plus profond de soi »
Pour J.P. Siméon en définitive qui marche sur les sillages de R. Juarroz, poésie et amour finissent par se confondre : « Au-delà de certaines limites, la pensée et l’amour sont presque la même chose. La poésie le sait et le montre. » Le poète devient ce « chercheur de ruisseaux » cher à Rûmi dont le poème est le chant, car « aimer ne peut-être que poésie », retour à la source perdue. C’est également une forme de la question qui restera toujours sans réponses car répondre serait mourir, la vie ne se relançant que de mystère, d’incertitudes et de manques. De sorte que l’amour serait ce qui subsiste de la vie en nous… au-delà de toute fatigue… au-delà du temps lui-même et ainsi il serait ce qui nous ouvre à une dimension autre… objet ultime de toutes les métamorphoses. On passe alors de l’amour pour un être incarné à une dimension plus universelle de l’amour sur laquelle se termine ce recueil aussi incandescent que le sentiment qu’il décrit… : « Il y a une eau, je ne sais pas, comme une eau de source au-dessus de chaque être – et la percevoir ce serait cela être en amour. »

Extrait 

Aimer ne peut-être que poésie
L’amour nous fait chercheur de ruisseaux
Dont le poème est le chant
Un feuillage de métaphores bruit
En chaque baiser
Aimer ne peut-être que poésie
Qui enchante un destin
De quels ruisseaux perdus
L’amour est-il le nom ? »

Ne jamais être l’assis de sa vie
Précepte simple mais violent
C’est comme : que se répande en nous sans cesse
Le vol des oiseaux !

Telle est précisément
La violente demande de l’amour

Un poème donc
Qui fait récit d’un corps
Jardin de souffles et de gestes affranchis
Et nous monterions jusqu’aux étoiles
Pour accompagner son sommeil
Et nous donnerions toutes les sources
Pour boire à ses seules lèvres

Le rejoindre
C’est être enfin au sein du temps hors du temps
Au cœur des choses hors des choses
Et peut-être est-ce là
La définition ultime de l’amour


Véronique Elfakir- Revue Terre à ciel 

 Emily L. de M. Duras : le poème perdu


Faire sans cesse l’expérience de la dépossession, c’est cela, pour M. Duras, écrire, dans une sorte de ravissement ou d’étrangeté intime. L’écrivain, en acceptant de se confronter au réel, se dresse seul et presque sans recours, face à cet inconcevable qu’elle nomme « l’infini ». L’œuvre porte la trace et la nostalgie de cet impossible à dire en une sorte de limite ultime contre laquelle elle ne cesse de buter : « Écrire, c’est traduire ça, le mortel dans la vie. C’est une tentative déraisonnable ». [2] De cette « folie » que constitue l’écriture, le personnage d’Emily L., nous paraît emblématique.
A travers ce roman, M. Duras, scénarise ce travail de l’écriture et plus particulièrement de l’écriture poétique. En effet, quand elle ne navigue pas sur toutes les mers du monde, Emily L. écrit des poèmes. Dans une sorte d’indifférence ou d’absence à elle-même, elle écrit comme on respire, presque qu’à son insu. De ces textes qu’elle dissémine dans sa maison de l’île, un seul émerge toutefois. Ce poème, écrit par une froide et lumineuse journée d’hiver, lui paraît condenser une sorte de vérité fulgurante qui la blesse et l’étreint comme une déchirure. Cet écrit toutefois ne se manifeste d’emblée qu’à travers sa disparition, car son époux, « le capitaine », l’a détruit. Jaloux de cette activité qu’il ne comprend pas, il a brûlé ce poème, comme s’il voulait ainsi éradiquer cette part secrète et inconnue d’elle-même ou l’écarter à jamais de cette zone dangereuse : « Le Captain avait lu le poème à travers les ratures et les régions claires de l’écriture. Cette région-là lui paraissait plus étrangère que celles dont elle avait douté. Elle disait à travers les ratures que certains après-midis d’hiver, les rais de soleil qui s’infiltraient dans les nefs des cathédrales oppressaient de même que les retombées des orgues. » [3] Il ne peut supporter qu’en écrivant ainsi, Emily lui échappe. Comme une intime brûlure, son écriture lui fait offense. La perte est ici irrémédiable car elle sait qu’elle ne pourra jamais retrouver l’énigmatique et douloureuse beauté de ce qu’elle croit avoir égaré. Son contenu nous est toutefois offert : « Dans les régions claires de l’écriture, elle disait que les blessures que nous faisaient ces mêmes épées de soleil nous étaient infligés par le ciel. Qu’elles ne laissaient ni trace ni cicatrices visibles, ni dans la chair de notre corps ni dans nos pensées – qu’elles ne nous blessaient ni ne soulageaient – que c’était autre chose. Que c’était ailleurs. Ailleurs et loin de là où on aurait pu croire. Que ces blessures n’arrangeant rien, ne confirmaient rien qui aurait pu faire l’objet d’un enseignement, d’une provocation au sein du règne de Dieu. Non, il s’agissait de la perception de la dernière différence : celle, interne, au centre des significations. » [4] 
Cette ultime « différence au centre des significations » qui constitue le point nodal du poème, fait écho à un inconnaissable, entre le vide et l’infini, autour duquel gravite le langage et qui constitue à la fois sa part d’ombre et de lumière, à l’image de ces blessures infligées par des « épées de soleil ». S’il n’y a pas de vérité ultime qui pourrait faire objet de savoir ou d’enseignement, il reste toutefois ce réseau de signifiants auxquels on peut s’arrimer, pour tenter de circonscrire ce vide, pour tenter d’exister. Car, pour M. Duras, le sentiment même de la vie, se tient à la jointure de l’écrit : « Quand il n’y a pas d’écrit, c’est comme si rien n’avait été vécu, c’est terrible. » [5] De la même façon, pour Emily, ce poème détruit s’inscrit là comme une sorte de rappel de quelque chose d’essentiel, qui lui paraît rassembler tout son être, mais qui sans cesse se dérobe. Ainsi, il ne peut être réitéré ni même retrouvé car il contient une vérité « insu » qui ne se maîtrise pas
A partir de là, Emily n’écrit plus, comme s’il était désormais vain de vouloir atteindre cette zone irradiante qui n’est peut-être que le pur vertige d’un manque. Si nous sommes arrimés à ce processus de la signifiance qui n’a qu’une valeur purement différentielle – un mot ne prenant sens que par rapport à un autre-, on peut avancer l’hypothèse qu’à travers ce poème, elle prend conscience de ce qui lui fait partiellement défaut : un arrimage ou un appareillage signifiant qui lui permettrait de s’inscrire dans la réalité ou d’être pleinement présente à elle-même. Emily boit comme elle voyage, pour inlassablement s’effacer. Toujours entre deux eaux, aux confins, elle navigue sans que rien ne puisse l’arracher à cette déperdition d’elle-même en dehors de ce clair et fugace instant qu’elle tente de capter. Cette inscription signifiante pourrait constituer une boussole ou un chemin qu’elle ne parvient pas toutefois à suivre. Cela est consommé par l’anéantissement du texte qui semble venir métaphoriser ce rapt ou ce ravage de l’être. La spoliation de son objet, l’écriture, vient ainsi définitivement redoubler celle de son identité.
Il y a là une sorte d’insondable décision de l’être, écrire ou se perdre, qu’elle ne parvient pas à réaliser. D’autres la prendront à sa place, de la même façon que la mise à mort de son écriture est assurée par un agent extérieur, son époux. La faute ou le défaut d’être, de même que sa possible réparation, se trouvent en quelque sorte projetés à l’extérieur et assumés par l’Autre. En effet, le gardien de l’île, de cette maison natale où elle ne reviendra jamais, sauvera quelques-uns de ces écrits qu’il remettra à son père, lequel en assurera la publication. Sans le savoir, elle acquiert ainsi une certaine renommée. Tout se passe presque sans elle. De sorte qu’il n’y a pas trace en elle d’attente. Elle se tient là simplement dans une sorte de nudité ou de désœuvrement. Ce poème emporte avec lui la vision de l’essentiel. Il constitue pour elle, à la fois une énigme, une ellipse et une éclipse, dans la simultanéité de son effraction et de sa disparition. Il lui vient en quelque sorte d’un « dehors », d’un ailleurs. Ailleurs que ce qu’elle est, dans ce lointain qu’elle tente de rejoindre à l’horizon de son incessante navigation désormais sans translation. 
C’est cette obscurité irradiante que M. Duras tente d’atteindre dans ses écrits, dans un était de dépossession de soi ou d’ouverture absolue qui s’apparente à ce qu’elle nomme la « confusion mentale » de l’enfance. C’est pourquoi le seul poème véritable est, selon elle, « celui qui a disparu » ou celui qui n’existe pas. La parole ne peut que se confronter à son impossible même, impuissant à dire ce Tout d’un réel qui irrémédiablement nous échappe. L’écriture n’est pas un processus de remplissage mais d’effacement, de substitution, qui lui permet de convertir la souffrance en « malheur merveilleux » : « Il me semble que c’est lorsque ce sera dans un livre que cela ne me fera plus souffrir… que ce ne sera plus rien. Que ce sera effacé. Je découvre ça avec cette histoire que j’ai avec vous : écrire, c’est ça aussi, sans doute, c’est effacer. Remplacer. » [6] 
Ainsi ce poème perdu paraît contenir pour Emily, toute « l’inintelligibilité de la vérité », qu’elle définira en dernière instance comme cette place laissée vacante ou cette chance laissée à l’amour, sorte de vacuole de vide libérant le désir et l’espoir d’une possible renaissance de soi vers l’Autre : « Je voulais vous dire ce que je crois, qu’il fallait toujours garder par devers soi, voici, je retrouve le mot : un endroit, une sorte d’endroit personnel, c’est ça, pour y être seule et pour aimer. » [7] 
Nous laisserons à cette parole retrouvée face à l’oubli du poème, le mot de la fin. Mot perdu ou troué face à l’inconnaissable qui creuse toutefois l’espace d’une attente et d’une invention toujours renouvelée, qui formerait comme la mélodie secrète d’un interminable et universel poème, lieu d’une possible fraternité à travers la communauté du verbe : « Elle était quelqu’un qui avait tendance à croire que partout on écrivait le même poème à atteindre à travers toutes les langues et toutes les civilisations. » [8]

 
Extrait de Écrire pour vivre, Paris, L’Harmattan, 2017

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